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Au détour d’une chanson, ton prénom te fait vivre

    Astrid, une jeune fille totalement absente, qu’on ne peut rejoindre...

    Une jeune fille, polyhandicapée, atteinte de déficience mentale profonde, en fauteuil. Appelons-la « Astrid ».

    Astrid a vingt ans, bave énormément. Elle a un beau visage, mais tous ses membres sont déformés. Elle émet deux sons bien distincts : rire et pleurer.

    Toutes les activités ont fait l’objet de tests auprès d’Astrid sans succès apparent. Astrid a la particularité de garder constamment la tête penchée contre sa poitrine. Dans la salle d’activités, elle semble absente. Heureusement que son fauteuil est imposant, c’est le seul indice qui permet de ne pas l’oublier. Le vide s’est fait peu à peu autour d’elle. Je me suis dit, comme les membres de l’équipe, qu’il n’y avait rien à faire. Mais j’ai observé une chose : quand par hasard un encadrant prononce son prénom, elle redresse subitement la tête, rit aux éclats puis reprend sa position habituelle.

    Un après-midi, vers seize heures trente, il fait beau, tous les résidents sont de sortie. Je suis donc chargée d’encadrer Astrid, restée comme d’habitude sur l’unité, et un autre résident externe qu’une ambulance doit reconduire chez lui dans une vingtaine de minutes. Je pose la question à celui-ci de savoir s’il désire chanter. Il répond par l’affirmative. J’approche ma chaise près du fauteuil d’Astrid et j’entonne ceci :

    Sur le pont d’Avignon, Astrid danse, Astrid danse

    Sur le pont d’Avignon, Astrid danse tout en rond

    Tout à coup, Astrid redresse la tête, rit aux éclats, fait des mouvements avec sa mâchoire, bat énergiquement la mesure avec son pied droit puis bouge tout le reste de son corps. Heureusement que sa ceinture est bien attachée. Son prénom introduit dans le chant l’a stimulée.
    Nous avons passé quinze bonnes minutes tous les trois : le résident externe et moi à chantonner inlassablement le même refrain et Astrid à rire aux éclats, la tête renversée ; Je n’en croyais pas mes yeux.

    Maintenant, comment faire passer cette information aux autres membres de l’équipe, sans blesser des susceptibilités, surtout qu’ils ont essayé en vain d’obtenir sa participation dans des activités diverses…

    Je prends donc l’initiative de ne pas inscrire cette expérience sur le cahier de transmission.

    Voici qu’une autre occasion se présente, quelques jours plus tard, pour une activité chants. Surtout que notre résident externe la réclame à grands cris. Sont présents dans la salle d’activités, deux autres encadrants, quatre résidents dont Astrid.

    Je m’approche d’elle, je lui tiens les deux mains comme pour « taper des mains » et j’entonne le même refrain, cité plus haut en incorporant son prénom. Le même scénario se reproduit. Les encadrants, stupéfaits, abandonnent quelques instants leurs occupations du moment, se joignent à nous et tapent des mains pour encourager Astrid. Pendant vingt bonnes minutes, notre Astrid rit, redresse la tête, tape du pied, ouvre la bouche comme pour articuler des mots. Le chant est monotone mais Astrid est bien réelle et bien vivante.

    Le lendemain, j’ai eu l’agréable surprise de lire ceci sur le cahier de transmission :

    « Aujourd’hui, Astrid a brillamment participé à l’activité chants de 11h à 12h30 »

    Désormais, pendant cette activité, dix minutes sont consacrées à Astrid pour interpréter sa chanson…

    Fortuna (A.M.P)

    J’ai pensé à toi, Fortuna, ce matin en douchant Christophe. Pendant sa douche, pour que Christophe reste calme, on lui chante des chansons. Souvent, ce sont des titres de Brassens. Mais ça ne marche guère. Ce matin, Christophe est calme, et ne se mord pas la main comme à son habitude.

    Ça fait une semaine qu’il ne m’a pas vue. Christophe paraît content de me voir, ou plutôt, de m’entendre : Christophe est non-voyant. En ouvrant le robinet de la douche, je commence à chanter :

    Il était un petit homme, pirouette, cacahuète,

    Il était un petit homme

    Qu’avait une drôle de maison [bis]

    Sa maison est en carton, pirouette, cacahuète,

    Sa maison est en carton,

    Ses escaliers sont de papiers, [bis]

    Christophe y est monté, pirouette, cacahuète

    Christophe y est monté [rires]

    Il s’est cassé le bout du nez [bis]

    Laëtitia [une AMP] est arrivée [rires]

    A ramassé le bout du nez [rires]

    Marie-Laure [l’infirmière] l’a recousu [rires]

    Avec du joli fil doré [bis]

    Plus je chante, plus je vois le visage de Christophe se détendre, l’oreille attentive à mes paroles : il attend de voir de qui je vais parler dans ma chanson.

    D’habitude, Christophe se mord la main, crie pendant sa toilette, et vraiment, je suis étonnée de son calme et de sa bonne humeur. Certains jours, il est tellement excité qu’il est impossible de le raser sans risquer de le couper.

    Je vais à nouveau tenter l’expérience demain, mais je suis heureuse de te dire : Merci Fortuna !

    Claude, AMP

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