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Tu t’es vu quand t’abuses ?

    Un jeune qui ne voit pas son comportement transgressif…

     Je travaillais en tant qu’adjointe éducative dans une association implantée dans divers collèges classé REP et/ou ZEP. Pendant ces quatre ans, j’étais basée dans un collège où les jeunes, entre onze et dix-sept ans, venaient de quartiers difficiles. Ma mission était très vaste, entre le travail au collège, les sorties diverses, la vie du quartier… Il fallait faire la médiation entre l’intérieur et l’extérieur du collège, avec les jeunes, les familles, l’équipe enseignante… C’était ma première réelle expérience professionnelle dans l’éducatif. J’avais 21 ans, je n’avais que des expériences dans l’animation et la vie associative de quartier ; je n’étais donc pas très sûre de moi s’agissant de ces jeunes et des partenaires. Cependant, je trouvais ce travail passionnant, et je m’adaptais plutôt bien à la diversité des missions.

     Les jeunes que je suivais connaissaient diverses problématiques, sociales, scolaires, et/ou familiales. Certains étaient connus du commissariat de police, d’autres du CMP (centre médico-psychologique), et d’autres par l’ASE.

     Yacine avait 14 ans. La première fois où je l’ai vu, il venait se renseigner sur les sorties et les séjours. On a eu un bon contact. D’origine algérienne, cheveux châtains et yeux verts, il était dynamique, vivant, toujours prêt à rire. Il était en classe de 5ème, il se faisait exclure régulièrement, par la majorité de ses professeurs. Il avait connu des violences intrafamiliales… Sa mère, inquiète du comportement de son fils, m’avait contactée pour qu’il s’inscrive à deux séances d’accompagnement scolaire par semaine. J’ai appris qu’elle était divorcée, mère de cinq enfants, qu’elle rentrait tard de son travail le soir. Yacine traînait dans la rue au lieu de rentrer chez lui… Il a accepté les séances, vue notre bonne relation, et ayant envie de faire plaisir à sa mère.

    Un jour, alors qu’il était l’heure de monter en classe, il vient me voir pour me poser des questions sur un séjour. Je lui dis qu’il était en retard pour le cours, et que je lui répondrai à ses questions quand il aurait fini la journée. Comme il tardait encore à se rendre dans sa classe, je décidai de l’accompagner. Et je me suis dit qu’il serait intéressant d’observer son comportement en cours…

    Yacine entra. Sans dire un mot, il alla s’asseoir au fond de la classe – certainement sa place habituelle ! Alors que le cours avait commencé depuis dix grandes minutes, il fit un maximum de bruit en s’asseyant, et fit tomber sa chaise. Tous les élèves riaient. L’enseignante, qui avait laissé passer le retard de Yacine, ne put retenir sa colère : « Yacine ! Non seulement vous êtes en retard, mais en plus vous faites un maximum de bruit au cas où on ne vous aurait pas remarqué ! »

    Yassine avec un air vexé, chercha à se justifier, affirmant maladroitement qu’il n’en avait pas fait exprès… Malheureusement, son enseignante pensait que Yacine se moquait d’elle et que son seul objectif était de perturber le cours.

    Le calme enfin revenu, Yacine, affalé au fond de la classe, ne sortait pas ses affaires. Il se mit à chantonner doucement…. L’enseignante hurla ! Je crois que là c’en était trop, les limites du raisonnable étaient dépassées. Le ton monta entre eux, jusqu’à ce que Yacine se mette à devenir plus qu’irrespectueux avec elle, tenant des propose de plus en plus agressifs, se disant persuadé d’être persécuté par une personne qui le détestait. Elle finit par le mettre à la porte en le menaçant de renvoi du collège.

    Yacine finit son heure en permanence, comme à son habitude.

    Je réfléchis alors à ce que je venais de voir : comment un garçon si gentil pouvait se comporter ainsi sans se rendre compte de ses abus ? Comment lui faire comprendre que son exclusion était bien due à son comportement et non à la haine de son enseignante à son égard ?

    Le lendemain, Yacine étant exclu d’un autre cours, le CPE me demanda de l’accueillir deux heures afin qu’il fasse un travail scolaire supplémentaire et qu’il réfléchisse à son comportement, qui le menait à s’exclure lui-même de cours. Il arriva en boudant. Je lui demandai pourquoi, il me dit qu’il était encore une fois victime d’une injustice énorme : « J’ai rien fait et on me met encore une fois à la porte d’un cours ! » Yacine était très convaincant. Sans doute qu’il était lui-même convaincu que ses actes ne justifiaient en aucun cas des exclusions…  J’ai donc commencé à lui expliquer que le but de ses enseignants n’était pas d’exclure les jeunes de leurs cours, mais plutôt de leur apprendre un certain nombre de choses concernant une matière qui leur plaisait. Mais cela n’a pas semblé le convaincre. Je lui demandais alors pourquoi ses professeurs n’excluaient pas tous leurs élèves de leurs cours s’ils étaient comme lui le pensait. Il continuait à dire que ses profs ne l’aimaient pas et que de toute façon, quoi qu’il fasse, ça ne servait à rien : il avait essayé à une certaine période de faire des efforts, mais rien n’y changeait, alors autant ne pas en faire… Il voyait les profs comme des personnes dont l’unique rôle était de rabaisser, de dévaloriser et d’embêter les jeunes, particulièrement lui.

    A ce moment de la discussion, je compris que Yacine avait bien besoin de se se rendre compte que ce n’était pas lui que les profs ne supportaient pas, mais ses actes. Je décidai alors d’aborder ce que j’avais vu l’autre fois lorsque je l’avais accompagné en cours. Je lui racontai son entrée bruyante et ses mots irrespectueux. Mais Yacine ne l’entendait pas de la même manière que moi. Pour lui, son comportement n’avait rien de dérangeant pour le cours ; certes il avait fait tomber sa chaise par mégarde et il avait répondu à l’enseignante, mais c’était dû à la malchance d’une part, d’autre part à la façon méchante dont on lui avait parlé à ce moment-là.

    Je lui proposai d’écrire ce qu’il s’était passé. J’avais déjà utilisé cette méthode avec certains jeunes, et cela pouvait marcher. Cela me paraissait un moyen intéressant de lui monter avec le recul de l’écrit ce qui n’allait pas. Mais Yacine a écrit les choses sans voir la différence avec ce qu’il racontait. Ça n’avait pas du tout marché. Il fallait trouver autre chose. Je ne savais plus comment lui faire comprendre. J’essayais encore de raconter les faits, je lui disais qu’il ne se rendait pas compte de la difficulté pour un enseignant de leur apprendre quelque chose quand ils font du bruit, sont insolents ; j’évoquais l’impossibilité de travailler si tous les élèves se comportaient comme lui… Cela ne lui parlait toujours pas. J’avais le sentiment que tous les mots que je pouvais employer ne pourraient jamais lui faire entendre. Et pourtant, Yacine avait envie et besoin de comprendre pourquoi on l’excluait.

    Je pensais qu’il faudrait qu’il se voie pour se rendre compte de ses actes… Installer une caméra cachée dans ses cours ? Non… C’était trop compliqué, il y avait sûrement un autre moyen…

    J’eus soudain l’idée de lui proposer un jeu dans lequel on échangerait les rôles. Il jouerait le rôle de l’enseignant, et me montrerai comment elle était, selon lui. Et moi je jouerais son rôle, Yacine, adolescent de 14 ans, qui a le sentiment que le monde entier est contre lui. Afin qu’il se prenne au jeu, je préparai les tables, les disposai comme en classe, et lui proposai d’écrire au tableau pour montrer qu’il avant commencé son cours. Je lui empruntai aussi sa casquette pour avoir quelque chose de lui sur moi et entrer dans mon personnage…

    « T’es prêt Yacine ? A partir de maintenant, tu es mon enseignante, tu dois parler et te comporter comme elle. Moi, je ferai comme je t’ai vu faire la dernière fois que je t’ai accompagné en cours. » J’ajoute : « Commence ton cours, il est l’heure, moi je vais être un peu en retard ». Et je sors de la pièce.

    Je rentre, me dirige vers une table du fond, et fais tomber ma chaise. Yacine, bien rentré dans son rôle, me dit que je suis en retard. Puis je fais du bruit avec ma chaise pour la remettre debout et je rigole. Il commence à s’énerver. Je ne sors pas mes affaires et m’affale sur ma chaise. Yacine (enfin… « mon professeur » !), me demande de sortir mes affaires et de ne pas m’affaler sur ma chaise. Je lui réponds nonchalamment « ouais ». Yacine me répond aussitôt : « On ne dit pas « ouais » mais « oui » ! » En sortant mes affaires, je me mets à chantonner doucement. Yacine explose :

    • ça suffit maintenant ! Non seulement vous vous permettez d’arriver en retard mais en plus vous faites du bruit et vous perturbez la classe ! 
    • Mais rien fait M’dame, pourquoi vous vous enflammez ?
    • Vous vous croyez où pour me parler comme ça ?
    • Mais j’ai rien fait M’dame ! Pourquoi c’est toujours moi que vous engueulez ? C’est toujours pareil avec vous !
    • J’ai d’autres élèves ici, je ne peux pas continuer à vous reprendre toutes les cinq minutes ! Sortez, vous allez beaucoup trop loin !
    • Ouaich ! Comment vous me parlez, vous avez cru qu’on était potes ou quoi ? Vous me parlez mieux que ça, sinon je sors pas de cette classe !

     Yacine devenait de plus en plus énervé… Moi je jouais le jeu, me contentant de répondre comme lui le faisait avec les professeurs. Il me demande d’arrêter le jeu, expliquant que j’allais trop loin. Je lui dis que j’essayais seulement de reproduire se façon d’être et de parler, sans en rajouter, reprécisant les termes qu’il avait employé avec son enseignante. Il se tut, pensif.

    Yacine venait de comprendre… Il s’était vu et reconnu ! Il était déstabilisé de voir qu’un élève qui se comportait comme ça ne pouvait effectivement pas rester en cours. Il le reconnut. Sa colère à ce moment était plus, je crois, contre lui que contre ce jeu.

    Quelque temps après, Yacine a fait d’énormes progrès dans son comportement en classe.

    Quant à moi, je réutilise cette technique de façon individuelle et ponctuelle ainsi qu’en travail de groupe de façon plus systématique lors des séjours éducatifs. J’avais trouvé là un outil de travail, que je perfectionne avec le temps…

    X., Educatrice spécialisée (Je n’ai malheureusement pas le nom de cette éducatrice)

    pistes de réponses : Recadrage (reframe) cf. « effet miroir »