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« Le pied est-il un sandwich ? »

    Un jeune psychotique s’automutile devant moi…

    B. est un adolescent psychotique âgé de 16ans. Il est grand et filiforme ; son regard semble à la fois perpétuellement perdu et angoissé. Il a les ongles rongés jusqu’au sang, sur l’épaule gauche des cicatrices d’automutilation ; maintenant, il ne se mord plus l’épaule, mais le pied gauche. Je m’occupe de lui à domicile depuis un an environ, de façon très irrégulière.

    B. possède tout un panel de questions auxquelles il n’y a qu’une seule et unique réponse : « Quand est-ce qu’on ferme les volets ? » A quoi je dois répondre à chaque fois : « La nuit, pour ne pas être réveillé par le matin. » Et des questions de ce type, il y en a beaucoup d’autres…

    Un soir, je quitte B. L’après-midi avait été vraiment difficile, il semblait très angoissé. J’espérais qui irait mieux le lendemain. Malheureusement ce ne sera pas le cas. Il n’arrivait pas à se concentrer sur le travail, il se levait, se rasseyait, ayant l’air d’être sur le point d’exploser. Quelque chose n’allait pas, je ne savais pas quoi et B. ne pouvait pas l’exprimer.

    Soudain, B. quitte sa chaise, se laisse tomber au sol, arrache sa chaussette et se mord le pied violemment. La scène est si brusque, si violente et si rapide, que la seule réaction que j’ai eu… c’est de ne pas en avoir. Je reprends mes esprits, j’ordonne à B. sur un ton autoritaire d’arrêter. Voir B. se mordre ainsi me renvoie à ma propre sensation de douleur.

    Sa mère m’a prévenu, il peut arriver que B. morde, et la consigne qu’elle m’a donnée est claire : il lui est formellement interdit de passer à l’acte, et s’il désobéit, il faut le punir. Ne voulant pas sanctionner B. , je vais prévenir sa mère. La réaction est immédiate et presqu’aussi violente que le passage à l’acte des son fils. Elle lui crie dessus, et la séance se finit tant bien que mal. Je quitte le domicile, appréhendant déjà la prochaine séance…

    Ce jour-là, tout se passe bien, jusqu’au moment où B. se mord. Cette fois, je réagis : « Non, B., tu arrêtes, sinon Nicolas, il enlève la musique ! » B. s’arrête, mais 20 minutes après, il réitère… Je le « punis » à nouveau ; la séance se termine dans une nervosité, une tension communes. Plusieurs séances vont se dérouler de la même manière. B. se mord, je dispute, il s’arrête… La frustration m’envahit : je ne trouve pas d’autre alternative que de le punir, ce que je n’aime pas, et puis ça tourne en rond.

    Finalement et malheureusement, je m’habitue à ce qu’il se morde le pied, ce qui me permet de me détacher de cette sensation de douleur que j’avais ressentie la première fois. Jusqu’au jour où, pendant une séance, alors que pour la nième fois B. se mordait le pied, je me retourne vers lui, et lui dit d’une voix affectueuse : « B., pourquoi tu te mords ? T’es pas un sandwich ! T’es un garçon ! ça se mange pas, les garçons ! »

    Toujours le pied dans la bouche, mais ne le mordant plus, B. me regarde interloqué. J’ai l’impression que ce que je lui ai dit, et le ton sur lequel je lui ai dit, l’a mis dans l’embarras. Je surenchéris :

    • B ! ça se mange les sandwichs ?
    • Oui !
    • Et les garçons ?
    • Non !
    • Ben pourquoi tu te mors le pied alors ?

    Il a l’air très étonné que je ne le dispute pas. Un long silence s’installe, et pendant ce blanc », j’ai l’impression qu’il réfléchit. Un instant après, sans que je lui demande, il remet sa chaussette et sa chaussure. Il se lève, se rassoit calmement à côté de moi, et nous nous remettons au travail dans une atmosphère détendue.

     B. ne s’est plus jamais mordu le pied. Il s’est attaqué à l’index de sa main droite, mais il le mord doucement, et lorsqu’il le fait, je fais mine de l’ignorer…

    Nicolas, Moniteur-éducateur

    Analyse de Nicolas : Au départ, j’ai vraiment eu un sentiment d’incompétence et de désarroi face à l’acte de B. J’étais pris par l’émotion et la stupéfaction, et cela me bloquait. Puis j’ai pu réfléchir et trouver une réponse décalée. Ce détour ne m’est pas venu par hasard : je me suis souvenu d’un récit que nous avait lu notre formatrice : il était question d’un enfant qui avait menacé de s’égorger avec un couteau. L’éducatrice avait répondu : « Bah Jean, qu’est-ce qu’il t’arrive ? T’es pas un steak… C’est la viande qu’on découpe avec les couverts, pas les petits garçons… » voir le récit Une étrange histoire de steak

    Pistes de réponses : Recadrage (reframe)

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