ou : » Elle faisait comment ta mère »
Résumé du début : Sabrina est une enfant de 10 ans, placée : le père a disparu, la mère est partie en Allemagne sans laisser d’adresse. Elle ne le dit pas, mais elle va mal ; cela se manifeste notamment par l’absence d’hygiène… On s’occupe de lui refaire une trousse de toilette. Un jour, elle a des poux (les « pediculus »). L’éducateur, Stéphane, se dit que c’est l’occasion de parler du sujet crucial : sa mère. Mais comment ?
Dès le premier traitement, la première séance d’épouillage, Sabrina me semble changée dans sa façon d’être : assise sur une chaise, une serviette sur les épaules, elle se laisse faire. Elle se montre même participative. Notre conversation tourne autour des poux.
- Y’en a encore beaucoup ?
- Oui, pas mal, il va falloir recommencer… Baisse la tête.
- Mes cheveux sont propres, quand même…
- Oui, ils sentent bon la pomme.
- Mon gel douche, il sent l’abricot.
D’ailleurs elle ira plus tard chercher des draps propres à la lingerie, me faisant remarquer que « sinon, ça sert à rien ».
Le soir, je lui propose un petit traitement avant le dîner ; elle accepte et nous revoilà dans la chambre de garde. Elle vient avec sa serviette sur les épaules, moi avec mon peigne fin. L’unique conversation a pour sujet les pediculus. A ce moment, ma seule satisfaction est de la voir détendue. Cela me suffit. Cependant, je sais que cette chasse ne durera pas éternellement. Or c’est l’occasion unique de parler enfin avec elle de sa mère. Le lendemain et le surlendemain je laisse tomber. Je me rends compte que je ne suis pas au clair sur ce que je veux aborder avec elle. Sa situation et l’avenir qui en découle ? Il faut que j’évite les questions embarrassantes. Dans un premier temps au moins. En attendant, je vois le nombre de poux diminuer de façon inquiétante.
Le matin du troisième jour, je me lance. Comme ça, sans filet : je lui explique qu’elle n’a pratiquement plus de poux, mais que les lentes sont encore nombreuses. Je feins le découragement, lui disant qu’on y arrivera jamais, et lui demande :
- T’as déjà eu des poux avant ?
- Oui
- Ta mère, comment elle a fait pour t’en débarrasser ?
Et voilà Sabrina que m’explique comment sa maman avait déjà réglé le problème la fois où elle avait été contaminée. Elle me raconte :
le linge sur les cheveux,
le produit qui sentait le vinaigre,
la sensation de chaleur,
les explications de sa mère,
ses théories sur le sujet…
J’ai l’impression d’entendre les paroles de l’évangile, tellement elle croit à ce qu’elle dit !
Ce jour-là, elle met donc une serviette sur sa tête pour le dîner et nous faisons l’épouillage après, pendant que les autres filles regardent la télévision. En dénouant la serviette, j’émets un sifflement :
- Ouais ! effectivement, le coup de la serviette marche bien, y’a plein de lentes dedans !
Je lui tends une serviette propre et me voilà reparti à la peigner pour faire tomber un maximum d’insectes et d’œufs. Dans le même temps, je l’entends marmonner :
- Bien sûr qu’elle a raison ma mère !
Comme si j’avais pu en douter… Je saute sur cette vérité qui m’est indirectement destinée et, comme si je n’avais pas entendu, je reprends sa phrase à mon compte :
- Dis donc, elle avait raison ta mère !
Je crois que c’est à partir de ce moment que Sabrina a commencé à nous dire ses sentiments. Jusque là, elle s’était figée dans l’idée que tout le monde en voulait à sa maman d’être partie et qu’on voulait les séparer pour toujours. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas entendu un adulte appuyer quelque chose qui venait de sa mère. Dès cet instant, même si je n’étais pas devenu son ami, je n’étais plus tout à fait un ennemi.
Le lendemain nous reprenons le cérémonial. Après l’application du produit, je propose à Sabrina une serviette pour qu’elle puisse se couvrir la tête. Elle accepte, nous laissons agir, elle se lave et nous nous retrouvons pour l’épouillage. Lors de cette séance, Sabrina me parle de l’Allemagne. Elle veut savoir si c’est loin, si c’est grand ; elle pose des questions qui au fur et à mesure nous rapprochent de sa mère. Ses questions ne me dérange pas, au contraire : à ses questions de culture générale, je peux répondre clairement et sereinement. Puis, la trouvant suffisamment tranquille et en confiance, je lui demande :
- Tu sais où elle habite, ta mère, tu connais son adresse ?… Parce que si tu l’avais, on pourrait lui écrire.
Sabrina me répond qu’elle possède son numéro de téléphone, mais qu’il ne fonctionne pas. Sitôt la séance d’épouillage finie, elle court le chercher. Je lui demande :
- Comment tu sais qu’il ne marche pas, t’as essayé ?
- Oui, à la cabine, en bas.
- Tu sais qu’il faut faire un numéro spécial quand tu téléphones hors de France ?
- Non.
Sur le papier de Sabrina, le 00 n’apparaissait pas. Lorsqu’on a dix ans, on ne sait pas forcément ces choses là. Je prends l’annuaire et lui explique. Je lui dis surtout que téléphoner en Allemagne de la cabine risque de lui coûter le peut d’argent de poche qu’elle possède. Nous devons trouver une solution.
Elle viendra du directeur. Après quelques démarches, il réussit à organiser un rendez-vous téléphonique tous les mercredis matin entre Sabrina et sa maman. Il met à leur disposition son bureau et sa ligne téléphonique. Sabrina va pouvoir parler à sa maman. La gamine est aux anges.
Depuis plusieurs jours déjà, nous avons fini le traitement anti-poux. Mais les vacances d’août approchent : je décide de continuer à veiller sur la tête de Sabrina sur l’hygiène en général, histoire de lui donner l’élan lorsqu’elle se trouvera en camp de vacances. Ainsi, chaque soir après le dîner, nous nous retrouvons dans la chambre de garde pour procéder à une vérification de sa chevelure. Depuis l’accord passé entre le directeur et sa mère, Sabrina a téléphoné une fois. J’étais absent. Elle a paraît-il beaucoup pleuré. Je le crois aisément.
Ce soir, nous finissons l’épouillage quand elle me dit.
- De toute façon c’est le juge qui veut pas que je voie ma mère !
- …
- Oui, c’est ça, ajoute-t-elle.
C’est parti : le juge est accablé, accusé des sept plaies d’Egypte. Elle me détaille le complot fomenté par lui avec la complicité de l’éducatrice ASE. Il n’est pas question d’entendre que leur intervention avait fait suite au départ de sa mère : ils en sont la cause. Elle se ment, me ment pour rester fidèle à sa mère. Sa famille d’accueil aussi a pour elle une part de responsabilité : ils recréent le week-end une atmosphère familiale, et ça, elle ne peut par le supporter. Elle estime qu’ils veulent la prendre, l’éloigner de sa mère… L’institution se sort bien de ce réquisitoire. Sabrina était arrivée à l’internat avant que toute son histoire familiale ne bascule. Elle avait conservé ses repères, la prise en charge institutionnelle faisait le lien avec sa vie d’avant.
Revenant sans cesse sur le juge, Sabrina hausse le ton, s’emporte. Elle crie tellement fort qu’une de mes collègues vient aux nouvelles. Sabrina s’interrompt. Elle n’a pas terminé de vider son sac. Celui-ci est encore lourd de sentiments trop longtemps réprimés. Elle doit en finir. Ma collègue rassurée, la porte se referme et je regarde Sabrina.
- Alors, le juge ?
C’est reparti. Il n’en fallait pas plus. Je n’interviens pas, ne pose pas de question. Le temps passé à chasser les poux nous a conduits là, à ce moment où Sabrina peut exprimer avec des mots sa peine et sa souffrance. Silencieux, je la laisse vider son sac. Le tri viendra après.
Il s’est écoulé presque deux heures depuis le moment où nous avions commencé l’épouillage. 120 minutes de mots, de cris, de larmes, de colère mêlée à la peine… Et des silences… Dans ce moments-là, je regardais Sabrina. A chaque fois elle semblait se recharger avant de lancer de nouvelles salves. Peu à peu, les silences s’étaient rallongés. Le dernier fut le plus long. Sabrina me parlait du juge, puis elle s’est arrêtée. Elle était épuisée ; je le voyais mais ne disais rien. Après tout ce tumulte, un période de calme : Sabrina ne bougeait plus.
- T’as l’air fatigué ?
C’était ma première vraie phrase depuis presque deux heures.
- Tu devrais aller dormir…
Sabrina s’est levée et est partie se coucher. J’en aurais fait autant si j’avais pu…
Sabrina aura par la suite une correspondance régulière avec sa mère, s’ajoutant à ses rendez-vous téléphoniques. A l’internat, elle prépare pour les autres les desserts que celle-ci faisait à la maison. Aux dernières nouvelles, elle a retrouvé sa mère.
Stéphane, Educateur spécialisé
Texte paru dans Le Fil du Récit n°5 (IRTS Parmentier)
Pistes de réponses : Travail avec les familles ; Rubrique « Quotidien », Toilette et vêtements ; Rituel éducatif