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« Chouette, un pipi ! »

    Daniel était un petit bonhomme de 5 ans. A son arrivée sur l’unité, figurait en gros dans son dossier : ENCOPRESIQUE et ENURETIQUE, tel un thème récurrent, une sorte d’obsession : c’est effectivement ce qui était arrivé aux adultes entourant Daniel, l’obsession de vouloir faire de cet enfant « un garçon propre », de vouloir en quelque sorte « faire grandir » cet enfant fragile, petit physiquement et mentalement parlant. Or il avait 5 ans, et ça gênait, pas lui mais les adultes : chaque institution, et ce depuis ses 3ans, s’était fixé comme objectif la propreté… avec échec à la clé !

    Et c’est le piège où nous tombâmes… L’enfant même pas installé sur les lieux, dans nos murs, nous tentâmes toutes les techniques existantes (ou presque) concernant l’apprentissage de la propreté. C’était devenu notre obsession à nous aussi : sur chaque ordre du jour, nous pouvions voir figuré en tête de la liste des points à aborder : « Problème énurésie Daniel ». Car c’était effectivement devenu un véritable problème pour l’équipe. L’encoprésie passa rapidement de l’ordre du jour, l’équipe ne s’en était jamais véritablement occupé, car pour elle, la situation était claire et légitime : Daniel faisait passer un message, et il ne fallait pas s’y opposer.

    Par contre, l’énurésie, l’équipe ne la comprenait pas et ne cherchait pas à le faire. Il fallait donc agir.

    Nous laissâmes donc les EJE se documenter, nous consultâmes des spécialistes (du médecin généraliste au pédopsychiatre), nous lui fîmes passer une foultitude de tests : la technique du réveil en pleine nuit ; celle du calendrier des « soleils et des nuages » ; celle de l’autogestion des draps mouillés et de la toilette… furent testées sans grand succès, et avec en prime le résultat de perturber voire d’angoisser fortement Daniel. L’équipe commença alors au fil du temps à se diviser entre ceux qui revendiquaient le port de la couche la nuit afin d’éviter à Daniel ses levers nocturne et la gêne d’être trempé (qui lui valaient d’ailleurs souvent d’être malade), et ceux qui étaient contre, ou bien entre ceux qui voyaient dans l’énurésie de Daniel un symptôme psychosomatique à laisser s’exprimer, et ceux qui y voyaient une rééducation nécessaire… Et puis (puisque moi aussi je me documentais sur le sujet) je suis tombée sur l’idée de F. Dolto dans Tout est langage :

    « Si on félicitait l’enfant de faire pipi au lit, alors que sa mère lui faisait un tas de reproches, c’était terminé en trois ou quatre jours. Il fallait le féliciter… »

    Il fallait donc que j’essaie. Même si ça me paraissait au départ un peu idyllique, utopique, je me suis dit qu’étant donné toutes les techniques tentées jusqu’à présent et leurs résultats, une de plus, même vouée à l’échec, ce ne serait pas dramatique.

    Dès le lendemain (puisque je venais de faire la nuit), je mis cette théorie en pratique : comme à l’accoutumée, Daniel se leva avec un « J’ai encore fait pipi dans ma couche ! » (je prônais effectivement le port de celle-ci !). Mais cette fois-ci, je lui répondis avec l’air le plus enthousiaste possible : « Oh, chouette un pipi ! » Il me dévisagea alors avec des yeux ronds et me répéta : « Mais non, j’ai fait pipi au lit, il faut que tu dessines un nuage ! » Je lui répondis qu’à partir d’aujourd’hui, il n’y aurait ni nuage, ni soleil, ou alors que des nuages, car « les nuages, c’est bien plus chouette ! » Il m’observait curieusement. Moi, je continuai le lever des autres enfants, en ne reparlant plus du pipi de ce matin…

    J’avais averti ma collègue EJE  de cette pratique et elle était d’accord pour jouer le jeu : le lendemain elle lui fit la même scène, et elle obtint la même réaction ;

    Au troisième matin, j’étais de lever à nouveau. Daniel me regarda et me dit : « Ce matin, j’ai fait qu’un petit pipi ! » Je lui répondis que c’était pas grave, que demain il en ferait un gros ! J’avais pourtant hésité un instant à réellement le féliciter, car il était si fier ! Mais il fallait que je tienne ma posture pour lui.

    Au cinquième matin, alors que je venais de faire ma nuit, au moment du lever des jeunes, je vis un Daniel se précipiter jusqu’à la porte des toilettes et revenir, peu de temps après, tenant comme un trophée une couche propre ! Je peux vous dire que j’étais plutôt fière de lui ; mais je n’en fis pas toute un fête afin d’éviter de nouveau de montrer l’intérêt des adultes et leur préoccupation à ce sujet.

    Il y eut encore quelquefois des pipis au lit, mais l’équipe ayant compris « l’intérêt de ne pas porter d’intérêt », l’incident ne fut pas noté donc pas répété.

    Voilà un apprentissage en douceur… et qui a un résultat !

    Céline, Educatrice spécialisée

    Pistes de réponses : Recadrage (reframe) : aller dans le sens du symptôme !

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