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Le code secret

    Lors de mon stage en l’ITEP, je travaille dans un premier temps avec le groupe des petits où je rencontre Louis.

    Louis est un petit garçon de 6 ans très mince, sa peau est caramel et deux grosses billes noires viennent former ses yeux. Cet enfant a toujours le sourire, il lui manque d’ailleurs deux dents, une en haut et une en bas (il vient de les perdre et en est très fier !). Louis est à l’ITEP à cause de ses « troubles du comportement », c’est un enfant « hyperactif ».

    Durant les premières semaines, je n’ai aucun mal à créer un lien avec le jeune garçon, de nature très joviale et spontanée : il fait rire tout le monde et est très attachant.

    Un jour, ma directrice me propose de venir sur le service SESSAD de l’ITEP afin de voir comment ça se passe. Elle termine en me proposant de choisir entre les deux services une fois que j’aurais travaillé dans chacun d’eux.

    Vient alors le moment où je dois annoncer aux enfants de l’ITEP que je vais désormais passer sur le SESSAD durant un mois et qu’ensuite, soit je resterai là-bas, soit je reviendrai avec eux.

    Louis n’est pas du tout content de cette annonce. Il le montre en me posant beaucoup de questions : « Et tu reviendras avec nous alors ? », « et si c’est mieux le SESSAD tu ne reviendras plus ? », « on fera toujours des ateliers avec toi quand même ? ». Je réponds le plus clairement et honnêtement possible à toutes ses questions, mais je le sens tracassé.

    Je passe donc un mois au SESSAD. Il faut savoir que ce service se trouve dans les mêmes locaux que l’ITEP : je continue donc à croiser les jeunes tous les jours. Durant ce temps, je sens que Louis est de plus en plus présent autour de moi : il me tient les jambes, la main ou le bras lorsque je passe dans les couloirs… J’arrive tout de même à gérer la situation et il m’écoute lorsque je lui dis de retourner avec les autres.

    Arrive enfin le jour d’annoncer aux enfants mon choix de service pour le reste de mon stage. J’ai choisi le SESSAD, j’explique aux enfants que vu le projet que je souhaite réaliser pour l’école, il est plus logique que je reste là-bas. J’appuie bien sur le fait que ça n’a rien à avoir avec les enfants de chacun des services et que je continuerai à les croiser tous les jours.

    Louis pose encore beaucoup de questions : « Tu nous aimes moins que les autres enfants ? » « Pourquoi tu les as choisis eux ? », « On est moins intéressants ? »…

    « Mais non Louis, ça n’a rien à voir avec vous ou les enfants du SESSAD, je n’ai pas de préférence, c’est par rapport à mes cours. Au SESSAD je vais pouvoir mettre en place un projet que je n’aurais pas pu faire à l’ITEP ».

    Ma réponse ne lui convient pas du tout, il part fâché.

    Durant plusieurs jours il fait mine de ne pas me voir, mais avec son théâtralisme habituel qui me montre au contraire qu’il me voit très bien…

    Il y a ensuite eu un tournant dans notre relation : Louis se jette sur moi dès qu’il me voit pour me faire des câlins. Il se précipite même s’il est à l’opposé de la cour pour m’enlacer et ne veut surtout pas me lâcher. J’utilise  parfois la force pour qu’il desserre son étreinte. Tout cela commence à poser problème. D’autant plus que même lorsqu’il parle avec un autre éducateur, qu’il est en classe en train de faire un exercice ou puni sur le banc, il crie « Manon » et fonce tête baissée pour me sauter dessus !

    Il faut que je trouve une solution : cette situation me met mal à l’aise et mes collègues commencent à faire les gros yeux et à se plaindre. Il faut savoir que Louis est un petit garçon qui a été abandonné par son père à la naissance et dont la maman est décédée l’année passée. N’ayant pas d’autres référents familiaux, il a été placé en famille d’accueil depuis un an.

    Je trouve donc très violent de le rejeter à mon tour, et ne peux me résoudre à le repousser lors de ces moments.

    Je me creuse la tête durant un bon moment puis un jour me vient une idée. Je traverse les couloirs de l’ITEP en arrivant le matin pour dire bonjour à tout le monde. Louis me voit dans l’entrebâillement de la porte, crie mon nom et court vers moi. Cette fois-ci, avant qu’il puisse me serrer dans ses bras, je lui tends la main comme pour taper dans la sienne. Il s’arrête net. Je lui explique : « J’ai eu une super idée mon grand, on va se créer un « check » rien qu’à nous ». « Trop cool, on fait comment ? » Nous élaborons alors ensemble, notre « check » secret. J’ajoute : « Maintenant, quand on se croisera, on fera comme ça, ce sera notre truc rien qu’à toi et moi. Quand tu seras en classe ou avec un autre éducateur, on se le fera de loin et discrètement pour pas se faire repérer. Et on garde les câlins pour les moments très importants, comme ça ils seront encore plus réconfortants. Qu’est-ce que tu en dis ? » « Ouais trop cool, c’est notre secret, faudra que je m’en souvienne par contre… On s’entrainera ! » Puis il part super fier en chantant « check check check… check check check ».

    Depuis Louis ne se rue plus sur moi ; il respecte bien notre « check », et ne me force plus à lui faire des câlins ; il est aussi beaucoup plus en lien avec les autres éducateurs. Quand je passe, il me fait le signe de loin avec son sourire taquin. Mais récemment, quand il est sorti de l’infirmerie après s’être blessé au genou, il a fait un crochet par mon bureau : un gros besoin de câlin réconfortant…

     Manon, Educatrice spécialisée

    (texte paru dans Sortir de l’impasse, L’Harmattan)

    Pistes de réponses : Rituel éducatif (individualisé)

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