Dès mon arrivée au foyer, je me suis intéressé aux décorations des chambres des résidents. Cela me permettait de leur poser des questions, sur des posters, des dessins, et surtout des photographies. Jean est âgé de 51 ans, les clichés au mur m’ont permis de le voir à 20, 30 ou 40 ans, en famille, avec son père, sa sœur que je vois chaque semaine lorsqu’elle vient lui rendre visite. Cela m’a permis d’évoquer sa famille. Je me souviens de sa réaction lorsque je lui ai demandé s’il voyait encore son père. Jean s’est approché de moi et m’a chuchoté à l’oreille : « On t’a pas dit ? Mais il est mort ! », puis Jean a continué à me parler de ses problèmes de rasage.
De l’autre côté du couloir, il y a la chambre de Maxime. Je m’y suis souvent arrêté. Maxime est un grand garçon de 24 ans ; de tous les résidents, il est « le plus beau », celui qui correspond le plus aux critères de beauté actuels : 1m86, mince, brun, coupe de cheveux impeccable, Maxime peut paraître « normal » pour l’extérieur. Maxime est pris de tremblement dès qu’il est ému. Quand je lui pose des questions sur la décoration de sa chambre, ses tremblements sont révélateurs de ce qui le touche ou pas. Les murs sont recouverts de posters de dessins animés et d’animaux : Maxime connaît les génériques par cœur. Un jour, je lui ai apporté trois photographies que j’avais prises lors de l’activité d’équitation : son portrait, une image de lui en selle et une autre de son cheval. Sa première réaction a été un étonnement très marqué. Je lui ai demandé ce qu’on devait en faire, il a alors pointé le mur.
Maxime est un garçon attachant et actif, je ne manque pas une occasion de le solliciter, cela me permet de rester en lien avec lui. Hyper émotif, il intervient auprès des autres résidents de manière arbitraire, même lorsqu’il n’est pas concerné par ce qu’il se passe. Dans ces moments, avoir déjà une bonne relation avec lui m’est utile, car Maxime s’énerve très vite et il est très fort. Son grand corps tremblant devient incontrôlable. Il donne l’impression d’avoir peur, il est extrêmement vif dans ses propos et dans les gestes produits par ce grand corps qu’il ne semble pas « habiter ». Ma difficulté est alors de le rassurer tout en restant ferme, gymnastique parfois hasardeuse… La dernière fois, je me suis moqué de lui en lui demandant de garder la pose pendant que j’allais chercher mon appareil photo, car il faisait « super bien le méchant ». Je l’ai senti déstabilisé, j’ai fait quatre pas en arrière, je lui ai souri, je me suis sais de ses grandes mains tremblantes, les ai réunies dans les miennes et tout en lui parlant doucement, les lui ai caressées. Finalement, je n’ai pas eu besoin de faire la photo et l’heure du coucher approchant, nous en avons profité pour monter en direction de sa chambre. Assis sur son lit, nous avons à nouveau regardé les photos du cheval et échangé quelques mots sur la journée écoulée. Un quart d’heure plus tard, alors qu’il était allongé sur son lit, je suis revenu m’asseoir à ses côtés. Je lui pose des questions sur sa famille et ses sœurs. Maxime ne parle que de sa mère. Je sens qu’elle lui manque… Je lui demande s’il a une photo de sa famille, de sa maman. Rien. Je profite de ce moment pour me « faufiler » et lui proposer ce que j’avais en tête : faire une photo de lui avec sa mère quand elle passerait le chercher pour le week-end. Réponse sans équivoque : « Oh, oui, ça serait bien ! »
La famille de Maxime est plutôt « bon chic bon genre ». Ses parents ne participent pas aux différents évènements du foyer (repas de Noël et autres fêtes collectives…), leur implication est minime, pourtant sa maman est très présente dans la tête de Maxime : lors de ses retours de sortie, il ne raconte que peu de chose, « maman » et la TV semblent les seuls souvenirs qu’il garde…
Ce lundi matin, je suis impatient : j’attends le retour de Maxime et de sa mère. Il est 9h, les résidents arrivent, j’accompagne Luc dans sa chambre en ayant pris soin de demander à l’équipe de me prévenir dès que Maxime arrive. Il est 11h40, enfin les voilà. Je vais à leur rencontre et les accompagne au 2ème étage ; nous discutons de choses et d’autres, c’est ma seconde rencontre avec Mme Z. Dans la chambre, je lui montre les photos au mur en lui disant que son fils participe activement lorsque j’utilise mon appareil. De fil en aiguille, je lui demande si elle serait d’accord que je fasse une photo de Maxime avec elle pour l’accrocher avec les autres sur son mur. Mme Z. me répond « oui pourquoi pas » et change de sujet. Je les laisse seuls le temps d’accompagner un autre résident aux toilettes. A peine je suis sorti des toilettes, Mme Z. est déjà dans l’ascenseur. Je descends rapidement les marches pour la rattraper dans le hall d’entrée ; en cachant mon essoufflement, je lui dis : « Si vous voulez vendredi après-midi, lors du départ pour les vacances, je prendrai mon appareil photo. » « Très bien, je serai là à 15h », me répond-elle. J’ai le sentiment de sortir d’une longue négociation !
Toute la semaine, je suis impatient que le temps passe. Ce vendredi, je termine à 14h. J’attends, il est 15h, Maxime est prêt, il paraît lui aussi impatient, il fait un grand sourire quand je lui rappelle mon intention de faire la photo aujourd’hui. 15h30, j’attends… 17h j’abandonne, ce sera pour la prochaine fois, j’ai malheureusement d’autres obligations ailleurs. Mme Z. arrivera à 17h45. Je pense que ce rendez-vous manqué manifeste une difficulté chez Mme Z. : se faire photographier, c’est laisser une partie de soi-même quelque part…
Lundi matin. Avec les vacances de fin d’année, cela fait 15 jours que je ne suis pas venu au foyer. J’ai apporté mon appareil photo. La mémoire de ma carte est disponible, je suis fin prêt. Vers 10h30 Maxime est de retour avec sa maman. Je les accompagne jusqu’à la chambre, je lui dis que malheureusement j’avais dû partir le vendredi de notre rendez-vous et que si elle était toujours d’accord nous pouvions faire la photo maintenant. Elle semble d’accord, mais reste à définir l’endroit. Mme Z. semble préférer la rue à la cour. Comme à son habitude, elle est très élégante, vêtue d’un long manteau bleu marine et d’une grande écharpe blanche. Maxime, qui rentre de sortie, a lui aussi son plus beau pull.
Tous deux sourient, nous sommes devant l’établissement sur le trottoir de la rue. Mme Z. prend son fils par le bras après s’être recoiffée et après avoir repositionné le col de Maxime. Je ma place en fonction de la lumière, le ciel est bleu mais les grands immeubles le cachent. Avec mon appareil numérique, j’ai la possibilité de faire de nombreuses images à la suite, ce dont je profite. Je me rapproche un peu, Mme Z. regarde son fils avec des yeux de maman : c’est fois, je sens que c’est la bonne ! Nous regardons tous les trois les photos sur l’écran de contrôle, Mme Z. est satisfaite, et après avoir embrassé son fils, elle retourne en direction de sa voiture. Maxime et moi réintégrons le foyer le sourire aux lèvres et en silence.
Dès le lendemain, j’offre des tirages à Maxime, qui me demande aussitôt de les accrocher dans sa chambre. Il est heureux, il me dit : « Elles sont bien les photos ! » Je lui demande où les positionner, il me désigne sans hésitation le mur à côté de son lit. J’ai le sentiment d’avoir réussi quelque chose.
Mon stage a pris fin la même semaine ; je n’ai pas revu Mme Z. J’ai ensuite déposé d’autres tirages à son intention à l’accueil de l’établissement, avec un petit mot : Bien à vous, François.
François, Educateur spécialisé
Analyse de François (extraits)) : La photographie agit ici comme une reconnaissance de l’autre et de sa situation. Elle permet à Maxime de rester en accord avec sa mère et à celle-ci d’être présente dans son quotidien, cela maintien un lien permanent avec sa famille.
Pistes de réponses : Travail avec les familles