Un enfant psychotique qui repousse toutes nos approches…
Je découvre l’IME, en pleine cœur de la campagne, plongé dans la verdure… Les bâtiments sont grands, aérés et lumineux. Les pièces accueillant les enfants sont spacieuses, colorées, décorées de quelques peintures, collages, ou paillettes. Je découvre les enfants, ils ne me remarquent pas. Certains gesticulent en poussant des petits cris, d’autres sont avachis sur un canapé, silencieux. Ce sont des jeunes aux « troubles autistiques lourds ». Des mots qui pèsent… Ces enfants m’impressionnent, ils ont l’air intouchable, comme sur une autre planète. C’est un défi : aller à leur rencontre, essayer de comprendre, d’y trouver une richesse… Comment les atteindre ?
Deux mois après, certains me reconnaissent, des relations se sont tissées, mais toutes différentes, fragiles. Tout se fait pas à pas, et je ne resterai que 7 mois…
Il n’y a que Stanislas qui parle. Il peut exprimer ses besoins très clairement, mais il ne parvient pas à verbaliser ses émotions, ses ressentis, ses craintes. La plupart du temps, il se raconte des histoires dans un jargon que lui seul peut comprendre. Stanislas est psychotique. Il a 9 ans. C’est un petit bout d’homme qui aime manger : pour preuve, il a un ventre bien bombé qu’il pousse loin en avant pour s’amuser. Ses cheveux sont blonds, coupés courts, et ses grands yeux couleur du ciel. Stanislas bave, sa bouche est tout le temps ouverte et laisse voir ses dents écartées et bien souvent sales ; ses vêtements sont maculés de bave séchée, bave qui fait de grosse traces blanches et écaillées…
Il passe la semaine entre un hôpital de jour et notre externat, où il est présent le mardi et le jeudi avec le groupe. Ce choix lui est peu expliqué, il me semble. C’est pourtant difficile de changer ses rituels, entre deux lieux, deux équipes, et plein d’enfants différents.
Je m’étais tout de suite dit que ce serait plus facile d’entrer en communication avec lui, puisqu’il parle. Mais Stanislas n’a que très peu de relations. Il a d’innombrables « TOC », des rituels très stricts qui lui semblent essentiels. Il rit tout le temps, d’un rire nerveux, dont la cause échappe à tous. Parfois un peu effrayant ! Stanislas est donc seul, avec ses Légos qu’il empile et qu’il détruit : toujours les mêmes couleurs, dans le même ordre, dans le même endroit. Insaisissable ! Ses jeux, il ne les partage avec personne. Des repères ? Un enfermement ? Surtout, ne pas les bouleverser : lourdes conséquences. Car lorsque quelqu’un lui propose de jouer ou de faire un travail, il peut crier, mordre, griffer ou étrangler : ne pas perturber ses habitudes !
Parfois, il accepte notre proposition et peut faire une activité, très courte, avant d’envoyer tout balader. Il joue avec des objets dont va détourner l’utilisation, puis les exploser, détruire, fracasser contre les murs, le sol, les tables ou les personnes à côté. Oui, il est capable de jouer, mais ça se termine toujours par un bain de Légos dispersés, de coussins éventrés ou d’animaux en plastique piétinés…
Comment accéder à cet enfant sans le heurter, sans être trop intrusif ?
Je n’ose pas trop me confronter à la question. Je passe du temps avec les autres enfants, j’essaye de proposer, de faire des jeux, des exercices, de gérer les colères… Parfois, je m’approche de Stanislas avec différents objets ou jeux qu’il connaît, le les lui propose ; je me fais rejeter à coup de cubes en plastique. D’autres fois, je m’approche sans le regarder, m’assois à côté de lui sans bruit. Il ne me remarque pas. Si je lui parle, il ne m’entend pas, et dès que je le touche pour avoir son attention, les cris reprennent, les coups aussi. Echec, impuissance…
Je l’observe souvent. Il m’intrigue. Stanislas est toujours le premier à rejoindre le groupe le matin, après la sonnerie. Il enlève son manteau, passe aux toilettes, s’assoit sur deux chaises (la rouge puis la verte) et court jusqu’au canapé bleu. Puis il va chercher une peluche : un lapin rose délavé, couvert de bave séchée. Il joue avec pendant quelques minutes, le temps que les autres enfants arrivent. Ensuite, nous chantons « la chanson du matin » autour de la table. Stanislas ne touche plus à cette peluche de la journée, sauf s’il est énervé ou un peu fatigué. Si les autres enfants la manipulent, il n’y prête aucune attention.
Je me questionne. Est-ce que je peux l’approcher en utilisant cette peluche ? Elle fait partie de son quotidien, des ses rituels. Est-ce qu’un adulte peut trouver une place dans ce fonctionnement très rigide ? Je décide de me jeter à l’eau.
Un matin, je m’approche au moment où il joue avec la peluche, et je tends la main sans rien dire. Stanislas, à mon grand étonnement, me la passe sans hésiter et s’assoit à côté de moi.
Je commence donc à m’adresser à la peluche. « Comment tu t’appelles ? » « Qu’est-ce que tu vas faire aujourd’hui ? » « Tu as des frères et sœurs ? »… et autres questions simples.
Pas de réponse. Stanislas nous regarde avec de grands yeux. Alors je lui demande :
- Tu crois qu’il me comprend ?
- Bah oui, et il t’aime bien !
Son langage cette fois est très clair. L’instant me paraît figé, si fragile et en même temps si différent, si nouveau… J’ai l’impression d’avoir enfin percé sa coquille, et découvert le petit garçon caché derrière tous ces rituels, toute cette violence. Je sais maintenant comment accéder à Stanislas et faire qu’il s’exprime, pour peut-être calmer ses angoisses, sa violence.
Depuis, tous les matins, nous prenons un court temps avec « Mon petit lapin rose » (c’est le prénom que nous lui avons donné), pour discuter avec lui et qu’il raconte sa journée.
Stanislas nous parle de plus en plus de sa maison, de son papa malade, ou de son frère qui ne veut jamais jouer avec lui. Il nous raconte qu’il adore nager, et fais semblant d’aller à la piscine avec sa peluche : il lui met son maillot, lave ses pieds dans le bac en criant parce que l’eau est glacée, pose sa serviette, et finit par des plongeons olympiques dans le bassin.
Parfois, « Mon petit lapin rose » est malade : il faut le moucher et jeter le mouchoir dans la poubelle. Il faut aussi lui essuyer la bave qui coule le long du menton. Parfois, il va aux toilettes : Stanislas l’essuie, tire la chasse, et l’aide à se laver les mains… Autant de gestes, d’automatismes que Stanislas n’a pas vraiment dans le quotidien, mais qu’il sait parfaitement imaginer et mettre en œuvre sur sa peluche. Celle-ci peut se promener, manger, sauter, faire du jardinage. Autant d’histoires sorties directement de son imagination, qu’il puise dans son quotidien, dans des choses qui le rassurent. Parfois encore, « Mon petit lapin rose » est bousculé, tapé, ou écrasé par terre. Mais comme il a mal au ventre et qu’il pleure, il faut le consoler et lui faire « des câlins d’amour ».
A travers « Mon lapin rose », Stanislas peut revenir sur ce qui l’a angoissé, frustré… Face aux situations qu’il ne comprend pas, ou qu’il n’accepte pas, Stanislas peut encore réagir avec violence. Cependant, avec « Mon lapin rose », il peut ensuite se poser et dénouer ses difficultés, donner un sens. J’ai l’impression que cela le soulage, lui donne des clés pour décoder le monde qui l’entoure et les obstacles qu’il y rencontre.
Camille, Educatrice spécialisée
Pistes de réponses : Le jeu (imaginaire) ; Pratique en ricochets
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