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L’anti-punition

    Comment accompagner le pauvre galérien d’une punition bête ?

    Premier jour de stage à la MECS, je fais connaissance, non sans appréhension, avec le groupe d’enfants. Je vais passer l’année avec eux. Les plus jeunes, déjà rentrés de l’école primaire, sont tous autour de moi, enthousiastes, et les questions fusent : « T’es à l’école ? » « Mais t’es pas trop vieille pour aller en classe ? » « Tu aimes jouer à puissance 4 ? » « Tu veux bien m’aider à faire mes devoirs ? » « Tu pourras manger à côté de moi ce soir ? » Je ne sais plus où donner de la tête !

    C’est l’heure du goûter, autour de la table nous commençons à discuter, et à peine je me sens plus à l’aise, que le groupe de collégiens arrive déjà. Avec eux, pas de questions, je ne les intéresse pas : présentation réciproque succincte, et ils avalent leurs gâteaux, pressés de repartir dans leur chambre. Pourtant, à la porte de la cuisine, un des enfants m’observe. Quand je le regarde et lui souris pour me présenter, il me fait le sourire le plus beau et le plus avenant qu’on puisse imaginer !

    C’est Paul, il a onze ans, il mesure environ 1m50, et a le corps athlétique d’un enfant très sportif. Ses yeux pétillants et son sourire lumineux trahissent tout de suite sa joie de vivre. Tous les matins, il part avec les cheveux plaqués et la raie de côté qui lui donne un petit air d’enfant modèle. Pourtant, le soir, ses cheveux gagnent toujours la bataille ! Il est continuellement en jogging et le plus souvent avec son préféré, aux couleurs de son club de foot. Dans la maison, on le repère facilement aux hématomes, pansements, et parfois même atèles, qu’il se fait un plaisir d’exhiber en racontant l’aventure rocambolesque qui lui est arrivée.

    Enfant de parents divorcés, placé pour être protégé d’un contexte familial et social difficile, la seule chose des week-ends chez l’un ou l’autre qu’il veut bien nous exprimer, c’est : « J’ai galéré ! ». Il est très enthousiaste pour participer à la vie en communauté et il est le premier à vouloir faire des jeux de société, avec les adultes plus particulièrement, et toujours avec une bonne dose d’humour ! Au collège, il est en 6ème, ses notes passent du 2 au 18 selon son envie et les influences qu’il subit. Cependant, quand il revient avec une bonne note, on sent la fierté dans son regard de s’entendre félicité et encouragé.

    Le mercredi suivant, c’est le premier jour des vacances. Midi : tout le monde se retrouve autour du déjeuner, et je vois Paul la tête baissée, sans appétit. J’essaie d’entamer la conversation sur un sujet sans risque : les vacances ! « Alors Paul, content d’être en vacances ? »

    • Ouais, me répond-t-il sans même daigner me regarder.
    • Tu pars chez ta maman toute la semaine en plus ?
    • Ouais…

    Je vois bien que pour le moment, je n’ai aucune piste pour comprendre ce comportement qui ne lui ressemble pas. Les autres en revanche s’enflamment sur les supers idées d’activités qu’ils me proposent de commencer dès cet après-midi. Pourtant ils le savent, d’abord les devoirs !

    Je vais avec un des plus jeunes dans la salle télé l’aider à faire ses maths, et en passant devant la chambre de Paul, je le vois, assis à son bureau, se tenant la tête avec une mine renfrognée. Embêtée de le voir encore si contrarié, je tente un : « T’as beaucoup de devoirs ? Je fais réviser Hassan pour l’instant, mais après, si tu veux, je suis disponible pour toi ! »

    Et là, je ne m’y attendais pas, grosse explosion de colère :

    • Fais chier, j’ai une punition pourrie, et c’est pas juste, de toute façon le prof il force, et je ne me suis même pas moqué !
    • Oh la, doucement !! Explique moi !
    • C’est le prof, il m’aime pas, il me met toujours des punitions !

    Dans toute cette indignation, je comprends qu’il a 15 pages de « Je ne dois pas prendre les exercices de sécurité à la légère ». Avec cette sincérité qui le caractérise, il m’explique qu’il ne comprend pas : lors des exercices anti-attentat, il a qualifié le fait de se cacher sous la table en cas d’intrusion de terroristes d’insuffisant, et il persiste dans cette idée. J’essaie de lui expliquer que quoi qu’il en pense, c’est un moyen de se protéger et d’anticiper ; et j’ai beau penser intérieurement que cette punition n’est absolument pas éducative et totalement stupide, pas moyen d’y échapper…

    Je lui proposa alors de venir avec moi dans la salle télé : tout en recopiant ses lignes, il pourra m’aider à faire réviser son colocataire ; ce sera moins ennuyeux sur le rythme des tables de multiplication ! Il hésite, puis finalement se décide à lâcher « sa tête » et à venir avec moi ; Alors que nous sommes en pleine opération hyper complexe de CM1, je vois Paul qui s’est enfin mis l’air de rien à écrire sa longue litanie. Il s’arrête, nous aide un peu, puis recommence. Je propose aux garçons de calculer combien de lignes Paul va devoir copier.

    • Alors 33 lignes par feuille par 15 pages… 495 ! finit-il par dire en riant. C’est énorme !
    • Oui, mais tu as déjà fait 3 pages ! Hassan, combien il lui en reste ?

    Son camarade, ravi de faire des maths « utiles », s’empresse de rassurer Paul en lui annonçant l’excellente nouvelle : 396 lignes ! Nous nous amusons ensemble de l’énormité des ces chiffres, et voulant faire baisser ce nombre absurde, il se relance tête baissée dans l’écriture. Il réussit bon gré malgré : 5… 6 pages… et là :

    « C’est bon, ça me saoule, j’arrête, je m’en fous, je la ferai pas sa punition pourrie… »

    Je lui fais remarquer l’avancée non négligeable qu’il a déjà faite, et, en souriant, que quand même, sur l’écriture, il aurait pu s’appliquer ! Silence, il me regarde pour évaluer si je suis sérieuse, regarde sa feuille, me re regarde, je ne me déconcentre pas…

    • Hé, mais tu sais en vrai, j’écris super bien !
    • Ah oui, fais voir !

    M’emparant de son cahier de texte (je voir d’ailleurs qu’il ne sert qu’à noter ses punitions : autant dire qu’il est utile !), je l’ouvre à la page de la rentrée et la lui tend.

    « Tu veux que j’écrive quoi ? » Je réfléchis quelques secondes en savourant la façon enfantine avec laquelle il me regarde.

    « J’ai trouvé ! » Je lui dicte alors lentement, en souriant de l’application qu’il met à former chaque lettre, la langue au coin de la bouche : « A la rentrée, je n’aurai plus de punitions parce que je déteste copier des lignes ! » Dans sa concentration sur la forme, il ne saisit pas le sens. Fier de lui, il me tend le cahier :

    • T’as vu, j’écris trop bien !
    • Et relis la phrase maintenant…

    Il lit doucement, lève la tête vers moi avec son merveilleux sourire enfin retrouvé, me tend la main, et comme pour un accord, serre solennellement la mienne :

    • Ok !

    Caroline, Educatrice spécialisée

    Pistes de réponses : Recadrage (reframe) ; Ecriture

    Voir aussi Elizabeth Maheu : Sanctionner sans punir, p. 14 (une jolie histoire de détournement de la même punition)