Une enfant qui se met à raconter, au moment où on ne s’y attend pas…
Nous ne faisons pas d’accueil d’urgence, le chef de service nous l’a encore certifié lors de la dernière réunion et pourtant alors que je rentre d’une ballade dans les bois, je les trouve tous les trois devant la télé : Ruth, 10 ans, Gaspard 14 ans et Jean-Pierre 12 ans, frères et sœur, « Une sombre histoire de dispute familiale qui se termine mal » me dit le chef de service.
« Il n’y avait plus de place dans aucun foyer d’urgence du département, il fallait bien les mettre quelque part… »
Les trois jeunes ont les yeux braqués sur le téléviseur, ils ne diront pas un mot de toute la soirée. Ruth reste sur mon groupe, alors que les deux frères rejoignent un autre groupe dès le lendemain matin.
Quelques mois après leur arrivée, je propose de les réunir tous les trois et de les emmener passer la journée à Paris. Ruth rêve de monter à la Tour Eiffel.
Les trois jeunes se sont vite adaptés au foyer mais ils ne disent pas un mot sur leur histoire et comme ils ne présentent pas de comportements d’opposition particuliers, ils ne se retrouvent jamais au centre des conversations de l’équipe.
Nous partons donc ensemble, les deux frères et la sœur, plus un grand de 17 ans d’un autre groupe, rattaché au mien à la dernière minute.
Nous arrivons à la Tour Eiffel au début de l’après-midi, après une ballade et un pique-nique.
Alors que je commence à faire la queue pour acheter les tickets, Ruth m’annonce qu’elle ne montera pas. Son choix est sans appel, à mes questions, elle me répond simplement qu’elle a changé d’avis et qu’elle ne reviendra pas sur sa décision.
Je décide alors de laisser monter les garçons tout seuls et je reste en bas avec elle. Nous nous asseyons toutes les deux sur un banc en attendant.
Sur le banc d’en face, un couple de personnes âgés s’installe, Trois à quatre mètres nous séparent.
Ruth se lève et se met à tourner autour de notre banc, en effectuant des cercles autour de moi, de diamètres plus ou moins grands. Elle sourit, sa jupe se balance au rythme de ses déplacements ; le papi et la mamie la regardent, amusés. C’est alors qu’elle commence à parler de son enfance, séparée entre une mère malade mentale et un père exaspéré par la maladie de sa femme.
Ruth est d’origine Haïtienne, elle dit savoir que sa mère est victime d’un sort. Elle raconte le départ de son père, son installation avec une nouvelle femme. Les trois enfants se retrouvent trimballés d’un foyer à l’autre, selon le bon vouloir des adultes.
Chez sa mère, ils ne mangent pas ou peu, chez son père ils mangent mais se font frapper brutalement par la belle-mère. Ruth dit ne pas savoir ce qu’elle préférerait entre les deux…
Maintenant, elle tourne de plus vite en plus vite autour du banc et se rapproche davantage du couple assis en face d’elle, qui ne sourit plus du tout et me regarde l’air horrifié : la belle mère énervée s’en prend à Jean-Pierre, le chouchou de papa. Celui-ci décide que ce sera la dernière fois, va chercher une machette et assène de nombreux coups à sa femme.
Ruth est témoin de tout, elle raconte, le sang qui gicle, les hurlements de sa belle-mère.
Après le père s’enfuit, les trois enfants sont amenés en foyer et voilà. Elle s’arrête, vient s’asseoir à côté de moi et se tait.
Je regarde le couple en face, tous deux se taisent aussi et nous fixent du regard. Je n’arrive à rien dire pendant quelques minutes, aucune question ne me vient à l’esprit.
Alors que je me dis qu’il faudrait que j’ouvre la bouche, les trois garçons nous rejoignent et nous racontent leur ascension. Ruth leur pose des questions et le petit groupe se met à bavarder.
Quand nous rentrons au foyer Ruth se couche et s’endort aussitôt. Nous n’avons pas pu aborder ce qu’elle m’avait dit. Pas plus les jours et les semaines qui suivirent. Les psychologues me conseillèrent d’attendre qu’elle y revienne. Elle ne le fit jamais.
Patricia, Educatrice spécialisée
Pistes de réponse : Circonstances , Rituel éducatif