Jeudi 11h : J’ai repris le travail. Pendant mon absence, il y a eu plusieurs adaptations. Trois pour être plus précise. Dans une structure de 17 berceaux avec une seule section pour les trois groupes d’enfants, ça fait beaucoup quand même… ! Et à voir les expressions de détresse dans les yeux de mes chères collègues, je pense que le mot « beaucoup » est faible.
Après quelques minutes dans la section, je suis dérangée par une sorte d’alarme incessante. Elle ne s’arrête pas. Les notes se répètent dans des aigus que je n’avais jusqu’ici jamais entendus…
Il est là, debout et immobile au centre de la section, me fixant du regard. Les enfants qui jouent, courent, s’agitent dans tous les sens, le contournent, l’évitent de justesse comme le toboggan au milieu de la section.
« Bon retour parmi nous ! » C’est ce que ma collègue Carine me lance en éclatant de rire : « Je te présente Julien, 18 mois. » Julien est très grand pour son âge : il a la taille de Martin 2 ans et demi qui passe juste à côté de lui. « Oui je sais il ne fait pas du tout son âge! Je suis sa référente. Son adaptation a eu lieu la semaine dernière. En fait il n’a pas eu d’adaptation, c’est un accueil d’urgence. Sa mère l’a emmené lundi dernier à 8h. Elle est restée 10 minutes top chrono et nous l’a confié pour aller travailler.»
A noter que pendant toute cette transmission, l’alarme n’a toujours pas été désactivée… Et moi, face à Julien, je suis immobile, muette. Un tas de questions, d’hypothétiques solutions pour retrouver un niveau sonore supportable pour tous, fusent dans ma tête. Comme une sorte de brainstorming : Françoise Dolto, Maria Montessori, Super Nanny…
Je ferme les yeux et prends une grande inspiration pour calmer ce qui en moi s’irrite de plus en plus aux sons aigus des pleurs de Julien. Le voyant me fixer du regard, je ne m’approche pas (je l’effraie certainement, c’est la première fois qu’il me voit). Mais je sais qu’il m’entend, alors je me présente à lui, je lui explique mon rôle à ses côtés. Ses pleurs diminuent légèrement (histoire de voir si ce que je lui raconte est intéressant) ; le volume reprend de plus belle dès la fin de ma phrase ( je présume que non ce n’était pas intéressant…) et cela continuera jusqu’à l’arrivée de son père à 17h .
Quand j’y pense, il n’a pas demandé à se retrouver là, entouré d’inconnus masqués (le masque chirurgical COVID19). Carine m’a expliqué pendant notre pause : il n’a jamais été séparé de sa mère avant ; il dort avec elle toutes les nuits et n’est que très rarement au contact d’autres enfants. Et d’après Carine, rien de tout ce que l’équipe lui propose ne suffit à apaiser ses angoisses, si ce n’est la posture assise immobile et regard fixé de Carine sur lui. Ses pleurs qui me font atteindre mon seuil du supportable, ne sont simplement que l’expression de sa détresse à lui. C’est décidé, je vais prendre le temps de l’observer de façon plus particulière.
Vendredi 11h : Les mêmes expressions de visage pour les collègues, la même alarme incessante, Julien placé au même endroit que la veille… Je fais mon petit tour auprès de chacune de mes collègues pour des petites transmissions et savoir comment elles vont. J’en profite pour proposer à chacune d’entre elles d’utiliser les précieux outils d’observation que l’on a déjà utilisés pour observer Julien et de nous retrouver en fin de service pour faire le point sur ce qu’elles ont pu noter.
Étrangement, plus je l’observe et plus je le sens envahi par ses émotions qui s’opposent radicalement à chaque fois : la joie battue par la tristesse de ne pas avoir une professionnelle pour lui tout seul ; la peur qui s’évanouit après la colère…. Tout au long de la journée il se déplace légèrement dans l’espace mais toujours de façon à se retrouver au centre de ce qui se passe. Exemple : pendant une activité il se place devant la professionnelle qui encadre l’activité. Pendant les temps de changes, il la suit dans tous ses déplacements et reste près de celle-ci pendant qu’elle change un autre enfant. Pendant les temps de lecture en groupe ou en individuel, il se met devant le livre ce qui empêche la lecture et la découverte des images pour les enfants. Ou encore pendant les temps de comptines que les enfants de la crèche chérissent. Comme s’il voulait dire « hé-ho je suis là moi ! Vous me voyez ? Je veux plus d’attention ! ».
Et tout cela toujours avec la même alarme incessante. Pourtant de l’attention il semble en avoir : Carine sa référente, reste au sol le plus possible près de lui qui reste debout toute la journée. D’ailleurs, il me donne l’impression de ne pas être à l’aise dans son corps : il a du mal à bouger son corps pour s’asseoir au sol ou bien lever ses jambes pour éviter un obstacle dans sa marche ; il garde ses deux mains en forme de crochet et présente le dos de celles-ci, toujours en crochet, lorsqu’un enfant ou une pro lui propose un jouet. Carine verbalise tout ce qu’elle fait avec lui ou avec un autre enfant. Les professionnelles en font de même à chaque moment de la journée : elles préviennent les enfants lorsqu’il va falloir passer à un autre temps et les rituels sont bien installés. Elles prennent aussi le temps de se rapprocher de Julien pour lui expliquer individuellement ce qui va se passer. Ce qui est drôle c’est qu’il semble vouloir nous dire qu’il a besoin d’attention mais lorsque les pros se mettent à sa hauteur pour lui parler, il tourne la tête comme pour rompre le dialogue et les regarde du coin de l’œil avec horreur. Lorsque Carine ne le regarde pas il augmente le niveau de son cri. Si elle est au sol, il vient directement lui tourner le visage et colle son front contre celui de Carine avec un regard insistant l’air de lui dire « C’est par ici que ça se passe ! »
Aujourd’hui c’est le week-end, mais je n’ai pas chômé! J’ai passé toute ma journée à me documenter, lire des ouvrages, des articles qui me permettraient de mieux comprendre ce qu’il se passe pour Julien. Personnellement, quand quelque chose m’interpelle vivement au travail, je n’arrive pas à m’en défaire tant que je n’ai pas pris ce temps de réflexion et d’analyse au calme à la maison.
Hier, après le goûter, les enfants m’ont réclamé un temps de comptines. Mais ATTENTION !!! Pas n’importe lesquelles, ils ont leur top 10 : 1. Ah Les crocodiles 2. Dans la forêt, un ouistiti 3. Coco le petit singe 4. Le petit bonhomme dans sa cabane 5. Un éléphant qui se balançait 6. Le clown 7. Les petits poissons 8. Les frites 9. Mon petit lapin a bien du chagrin 10. La mère Michèle version Queen. Donc, tel un jukebox qui attend qu’un bouton soit pressé pour démarrer, je m’exécute. Comme à son habitude, Julien tout en criant, se met debout en face de moi à peine à quelques centimètres de distance (alors je n’ai dans mon champ de vision que son t-shirt !). Je continue quand même de chanter. Une fois toutes les comptines faites, je me rappelle notre thème de l’année « Voyage autour du Monde » et donc les comptines du Monde que nous proposons aux enfants. Ce mois-ci nous sommes en Afrique. Je commence alors à fredonner « Olélé Moliba Makasi… » .
Ah! L’alarme a changé de note instantanément puis s’est arrêtée ! Lui qui pleurait les yeux tombant tout comme sa bouche, le voilà qui, en une fraction de seconde, arbore l’expression du smiley souriant ! Et ce n’est pas tout ! Il a soutenu ma voix avec des notes incroyables et un petit déhanché que je n’aurais jamais soupçonné ! J’avoue que je me suis sentie un peu privilégiée en vivant ce petit moment de complicité. Il m’a permis d’orienter mes recherches. Je me suis replongée dans mes cours sur l’éveil sonore : Chantal Grozeliat, les articles du journal « Les pros de la petite enfance », les articles de Cairn… je passe tout en revue. Et plus j’avance dans mes lectures, plus mes observations prennent sens.
Et puis comme d’habitude une montagne de questions auxquelles je réponds souvent par « ça dépend », « peut-être »…. En fredonnant ce chant, j’ai certainement fait appel en lui à quelque chose de connu, qui lui appartient. Sans doute un chant que ses parents lui chantent. « Enfin quelqu’un qui connait mon univers, qui parle le même langage que moi. Enfin des sons, des notes que je perçois, que je reconnais ! Il était temps ! » C’est peut-être ce qu’il s’est dit à ce moment-là ?
Lundi 7h50 : J’arrive à la crèche bien décidée à décoder le langage de Julien, apaiser ses angoisses, et … à mettre fin à cette alarme ! Avant l’ouverture de la crèche, je prends le temps de partager mes trouvailles avec mes collègues et d’avoir leur avis. Ça fait écho en elles, le travail devrait être encore plus facile : elles font des propositions intéressantes !
Alors nous nous mettons au travail : préparation de la section. Chaque matin nous mettons de la musique pour un accueil un peu plus chaleureux. En général c’est le CD du top 10 des comptines qui tourne en boucles. Mais cette fois-ci, j’ai bousculé les habitudes pour proposer à Julien quelque chose qui le mette dans une position sécure dès son arrivée : Olele ! Cela permettra aussi d’entamer le dialogue avec la maman pendant le temps de transmission.
C’est effectivement ce qui s’est produit. Le sourire aux lèvres, Julien franchit la porte de la section dans les bras de sa maman qui danse. Une collègue à l’autre bout de la section les rejoint en dansant pour faire l’accueil et noter les transmissions (je n’avais jamais vu un corps se désarticuler autant !). Elle profite de la musique en cours pour revenir sur ce qui s’est produit vendredi dernier. Elle demande à la maman si c’est une chanson qu’elle chante souvent à Julien et s’il y en a d’autres que Julien apprécie. Il s’avère que oui, c’est la comptine qu’elle lui chante le plus. Elle se met à énumérer une liste de comptines africaines que la collègue s’empresse de noter sur un post-it (La Maman est d’origine Camerounaise). Elle nous explique que ce sont les comptines que ses parents et grands-parents lui chantaient et qu’elle aime énormément les chanter à son fils. A l’aise, elle nous en dévoile plus : « Julien n’est pas très attiré par les jouets à la maison. Ce qu’il aime lui, c’est faire de la musique. Il a un djembé à la maison et plein d’autres instruments de musique qu’il passe son temps à examiner et faire résonner. » (Ça tombe bien, Carine proposera tout à l’heure la découverte de malle à instruments aux enfants).
Pendant tout l’accueil, comme une petite souris je suis assise au sol dans un coin et j’observe le comportement de Julien. C’est magnifique à voir ! La maman encore plus ouverte et joyeuse que d’habitude, Julien se déhanche dans lses bras et esquisse un large sourire. Oh! le voici qui fait signe à sa mère de le poser au sol. Il danse, saute, chante super juste (je n’en reviens toujours pas), se déplace dans la section et vient s’asseoir près de moi sans les difficultés de déplacement que j’ai pu observer la semaine dernière. Il lève sa main en direction de sa mère et lui dit au revoir. Une fois sa mère partie, il se lève et reste immobile (Oh non ! pas ça ! pitié ! pas l’alarme, pas tout de suite), puis se tourne vers moi, colle son front sur le mien. Mon cœur bat vite, et là…! Une sorte de message codé sort de sa bouche, qui ressemble à la tonalité d’un clavier de téléphone quand on compose un numéro. Oui c’est bien ça, il veut échanger, il ne s’arrête plus ! Il me voit lui répondre par des hochements de tête de haut en bas et des « hum hum » soutenir ses propos auxquels je ne comprends rien. Il sourit… Je sens une chaleur agréable qui m’enveloppe et une sensation humide dégouline sur ma joue… Il m’a fait un câlin et un énorme bisou baveux… En vérité, j’ai littéralement fondu en essuyant ce précieux cadeau déposé sur ma joue.
La journée a été bien plus agréable. Il a été beaucoup plus accessible et à l’écoute de ce que les professionnelles pouvaient lui dire. Les masques ne lui plaisent vraiment pas : il s’est approché d’une collègue avec son langage codé, avant de lui retirer son masque et de dire « non !non !non ! » Je n’ai pas pu m’empêcher de rire aux éclats… Il va au contact des autres enfants, la découverte de la malle à instruments a eu un franc succès auprès de lui. Nous avons ainsi pu découvrir une facette importante de sa personnalité : certainement un artiste en herbe !
Elisa, Educatrice de jeunes enfants
Pistes de réponses : Rituel éducatif, La culture (et les origines sociales)
