Suite à une candidature spontanée, j’ai intégré une Maison d’Enfants à Caractère Social. L’établissement se situe dans un ancien château, entouré d’un très grand parc, avec son propre terrain de sport, ainsi que des dépendances. L’intérieur comprend de grands couloirs, de grandes pièces avec une hauteur sous plafond importante ; les deux étages sont consacrés aux chambres, dont certaines sont individuelles, d’autres pour deux. Au sous-sol, il y a la cuisine et les douches. Les sanitaires sont encore à la turque…
L’équipe est constituée de trois personnes, qui ont une dizaine d’années d’ancienneté. Chacun de nous est référent de sept jeunes et s’occupe du suivi individuel dans sa globalité (scolarité, administratif, emploi, famille…). La MECS accueille dix neuf adolescents âgés de treize à vingt ans, placés par décision de justice.
Ce jour-là, il est quatorze heures, à la gare, quelques mètres à faire et la journée va commencer. Je sais qu’à seize heures, j’ai une nouvelle admission : un jeune nommé Samuel. La veille, j’ai pris connaissance de son rapport social, peu explicite. Je vais attendre la venue de ce jeune pour en savoir plus.
Arrivée à mon travail, je me rends au bureau pour lire le cahier de liaison où mes collègues inscrivent les évènements et les faits marquants qui ont eu lieu la veille ou le matin. Après cette lecture et attendant mon rendez-vous, je vais préparer les goûters pour le retour de l’école des jeunes, puis passer des coups de fil concernant les adolescents que je suis.
Sept heures. Mon collègue me prévient de l’arrivée de Samuel et de son référent de l’Aide Sociale à l’Enfance. Je les reçois dans mon bureau, nous nous asseyons autour de la table, le référent m’explique les modalités du placement de Samuel. L’adolescent a l’autorisation d’avoir des contacts avec ses parents ; ceux-ci ont le droit de venir le voir une fois par mois, avec la présence d’un éducateur. Sur les motifs du placement, le référent restera très évasif, formulant seulement l’incapacité des parents à lui fournir un cadre sécurisant pour favoriser son épanouissement physique et psychologique ; dans la famille d’accueil, Samuel a eu un comportement qui ne leur permettait pas de le garder…
Pendant tout l’entretien, Samuel n’a pas prononcé un mot ; il donne l’impression d’un jeune timide, tête baissée, regard fuyant, de corpulence mince, le visage émacié avec une chevelure volumineuse et hirsute.
Durant toute la deuxième partie de l’entretien, j’explique le fonctionnement et le règlement de la structure. Une fois le référent parti, j’accompagne Samuel à sa chambre pour qu’il puisse s’installer tranquillement.
Les premiers mois de Samuel se sont déroulés calmement. Il a intégré un nouvel établissement scolaire en SEGPA, du fait de son retard scolaire important. Chez nous, l’attitude de Samuel est réservée, mais il entretient de bons rapports avec les autres jeunes et avec l’équipe ; il est toujours poli et courtois.
Puis, petit à petit, Samuel devient plus difficile dans ses rapportes avec l’autre ; cela se traduit par des provocations envers les éducateurs, des attitudes de soumission avec les plus grands, ainsi qu’un changement radical de décoration de sa chambre : il a recouvert tous les murs de posters de chanteurs gothiques ; et avec son argent de poche, il s’achète des « bracelets à pique ». Mais ce qui retient le plus notre attention, c’est son comportement barbare avec les animaux.
Aussi je contacte son référent ASE pour avoir plus d’informations sur les motifs de son placement, qui étaient toujours restés flous ; j’apprends que la mère de Samuel est suivie au CMP (Centre Médico Psychologique), que le père a un problème d’alcool important, et que dans sa famille d’accueil, Samuel aurait subi des abus sexuel par le père de la famille (l’enquête est en cours). Alors j’essaie de discuter avec le jeune pour tenter de comprendre ce que traduit son comportement, mais il reste sur la défensive. Je décide de contacter le psychologue : son avis pourrait m’orienter sur l’attitude à adopter vis-à-vis de l’adolescent. Le psychologue m’explique : « Samuel fait partie de ces jeunes qui sont cassés, à qui il faudra beaucoup d’années pour aller mieux… » J’échange avec l’équipe, je souligne l’importance pour Samuel de voir enfin ses parents ; depuis son arrivée au foyer, il les a appelés plusieurs fois et à chaque fois ils lui disent qu’ils vont venir le week-end prochain, sans résultat.
Alors je décide d’accompagner Samuel chez ses parents le samedi suivant.
Le jour dit, nous prenons la route ; Samuel est euphorique durant tout le trajet. Nous voici en bas de l’immeuble. Nous sonnons trois fois, sans réponse. Le visage de Samuel commence à se refermer. Je lui dis de ne pas s’inquiéter, qu’on a attendre, qu’on va bien finir par rencontrer quelqu’un pour nous renseigner. On réussit à avoir le contact avec la gardienne de l’immeuble ; elle accepte de nous ouvrir la porte en bas pour que l’on puisse monter directement frapper à la porte de l’appartement. Samuel frappe assez fort, en me disant : « T’inquiète pas, c’est normal ! » On entend que quelqu’un s’approche, qui nous demande : « Qui est là ? » Samuel répond : « C’est ton fils, maman ! » Celle-ci mettra bien cinq minutes pour ouvrir la porte. Samuel est gêné de la situation, je le rassure.
Finalement la porte s’entrouvre, Samuel entre, je le suis. Le sol de tout l’appartement est recouvert de déchets de toutes sortes : papiers, vieux magazines, boites de conserves vides, canettes… J’entre dans le salon, je vois la mère de Samuel : une femme d’une corpulence importante, avec un vieux tee-shirt plein de taches, un regard peu expressif. A côté d’elle, sur la table, plusieurs boites de médicaments. Samuel lui fait un bisou et en s’asseyant à côté d’elle. Après un petit moment pour tous les deux, il tient à me faire visiter l’appartement. Celui-ci est dans le même étant dans toutes les pièces, y compris la chambre de Samuel ; très spontanément, je formule la question : « Samuel, il est où ton lit ? » La réponse reflète sa gêne et déguise la réalité : « Il est en dessous tout ça ! Mais fait pas attention, ma mère est en plein rangement ! » Le père entre brusquement dans l’appartement, visiblement en état d’ébriété avancé ; étonné de notre présence, il se reprend un peu, me salue, donne un tape dans le dos de son fils. Samuel a changé de comportement : il reste muet, je vois que sa mère est gênée, je comprends que c’est le moment pour nous de partir.
Sur le chemin du retour, Samuel me remercie de l’avoir accompagné. Je le regarde, me posant la question : comment cette famille a-t-elle pu en arriver là, sans qu’aucune aide ait été mise en place auparavant ? Qu’est-ce que je peux faire pour maintenir le lien entre Samuel et ses parents ? Car je pense que c’est primordial…
Revenue au centre, je fais le point avec mes collègues sur la visite au domicile des parents. J’essaie de cerner les points marquants : le mutisme de Samuel quand son père est arrivé peut rappeler sa soumission vis-à-vis des grands de l’institution ; l’état de l’appartement, son délabrement extrême, explique peut-être les problèmes d’hygiène que Samuel manifeste (oubli de changer de vêtements, refus des douches)…
Fin de journée, je prends le train qui me ramène chez moi. Je sens lasse, les images et les réflexions se bousculent dans ma tête. Je repense à l’arrivée de Samuel au foyer, à son changement de comportement… D’ailleurs, ces derniers temps, ses actes envers les animaux se rapprochent, et la taille des bêtes change aussi : des petits insectes, on est passé à des petites souris, des oiseaux, des chats. Nous avons, avec mes collègues et le psychologue, réfléchi sur les réponses que nous avons adoptées jusqu’ici : discussions, punitions, réprimandes… aucune n’a porté ses fruits. Je me dis qu’il faut sortir des schémas traditionnels et trouver une idée !
Le lendemain, je suis occupée à échanger avec l’assistante sociale au téléphone et à écrire sur un papier les informations qu’elle me donne. Sans frapper, Samuel entre dans mon bureau. Je lui fais juste un signe de la tête pour lui indiquer qu’il peut s’asseoir en attendant que je termine ma conversation téléphonique.
A peine assis, il jette sur mon bureau un rat éventré, les pattes coupées, qui éclabousse de sang tout ce qui se trouve dessus. En réaction à son geste, je repousse violemment du pied mon fauteuil qui roule loin de mon bureau. J’en lâche le combiné de téléphone. Hébétée, il me faut un temps de réaction avant de le ramasser et de dire, ou plutôt de bafouiller à mon interlocutrice : « Je dois vous laisser, un imprévu, je vous rappelle plus tard ! »
Je fixe Samuel, et avec une sorte de naïveté je lui demande : « C’est quoi, ça ? » Il me lance : « Ben Licéa (Alice en verlan), c’est un cadeau pour toi ! » S’ensuit un rire nerveux.
Agacée par sa réaction, je lui dis d’un ton sec : « Ramasse ça tout de suite et va chercher de quoi nettoyer le bureau ! »
Avec un air vexé, Samuel me répond : « Tu comprends rien, va te faire foutre ! ». Il se lève, récupère le rat et quitte le bureau en claquant la porte.
Je prends un peu de recul pour me calmer. Je viens de rêver ? Non, le sang qui recouvre les papiers me fait réaliser que ce qui vient de se passer n’est pas un rêve. Sans réfléchir davantage, sans savoir quelle attitude je vais adopter, je décide d’aller retrouver Samuel. Après l’avoir cherché dans différents endroits où je pensais qu’il pourrait être, je le trouve assis sur les marches devant l’établissement. Tête baissée, les bras croisés, les poings serrés, il a posé le rat sur une marche entre ses jambes.
Sans rien dire, je m’assois à ses côtés. Nous restons ainsi pendant de longues minutes. J’attends un geste, un mot de sa part pour engager le dialogue. C’est alors qu’on échange un regard ; je constate que des larmes coulent sur son visage. ! Alors je lui dis : « On va l’enterrer, ce petit rat ? » « Ok, ça roule… »
Nous avons parcouru le parc pendant dix minutes avant que Samuel ne se décide sur l’endroit qui conviendrait le mieux. A genoux tous les deux, nous avons creusé un trou sommaire dans lequel il a placé le rat. Samuel tient à fabriquer une petite croix qu’il plante sur le semblant de tombe que nous venons de construire. Puis il me demande de faire une minute de silence.
Au moment où nous repartons, Samuel me prend le bras et me dit simplement : « Merci !» Nous nous dirigeons vers le foyer pour rejoindre les autres jeunes, tous installés dans la salle à manger pour le goûter. Au moment de franchir la porte, Samuel fait demi-tour et me lance : « Je préfère aller dans ma chambre écouter de la musique ». Je ne l’ai pas revu de la journée. J’ai fait le choix de ne pas aller le voir, pour le laisser se retrouver.
Suite à cet évènement et aux autres gestes de cruauté de la part de Samuel envers les animaux, je me dis que c’est à partir de cela qu’il faut travailler. Pourquoi ne pas le mettre en contact avec un endroit où les animaux sont choyés ? Première idée : un zoo. Pas évident, il n’en existe aucun aux alentours. Un refuge ? Même problème. Je pense alors contacter les vétérinaires installés dans la ville. L’idée serait que Samuel ferait un stage chez l’un d’entre eux. Après de nombreux coups de téléphone, Monsieur B… accepte d’essayer et nous fixe un rendez-vous pour deux jours plus tard. J’ai joué la carte de l’honnêteté avec lui en lui expliquant la situation. J’ai fait part de mon idée à Samuel ; il n’a pas paru ravi de ma proposition…
Le jour de l’entretien est arrivé. Pendant tout le trajet, Samuel, par toute une série de remarques, par des soupirs, me montre qu’il n’est pas convaincu de l’intérêt de ce stage. Je tente cependant de lui faire comprendre qu’il ne risque rien à rencontrer le vétérinaire.
On arrive. Il nous reçoit dans son bureau. C’est un homme d’un certain âge, qui donne l’image de quelqu’un de dynamique ; il parle avec passion de son métier et de l’amour qu’il éprouve pour les animaux. Samuel, ne dit rien, il observe… Monsieur B… a un franc-parler qui finit par faire sourire l’adolescent. Le dialogue s’instaure entre les deux personnages. Puis, au bout de quelques minutes, le vétérinaire dit spontanément au jeune : « Je te vois lundi à 9h, ok ? » Samuel, qui a l’air totalement surpris, répond juste un « OK ».
Premier jour de stage. Samuel balance entre inquiétude et euphorie. Je l’accompagne, j’essaie de le rassurer, on rigole. En route, nous nous arrêtons dans un café : chocolat chaud et croissant pour tous les deux.
On arrive au cabinet, Monsieur B… ouvre la porte, formule un bonjour rapide et repart immédiatement vers son bureau. Il revient avec une blouse blanche qu’il tend à Samuel en lui faisant signe de la tête de le suivre. Samuel me regarde d’un air interrogateur. Je lui dis : « Allez, c’est parti ! ». Dès que le jeune a enfilé sa blouse, le vétérinaire dit à Samuel : « On y va, jeune homme ! » en me lançant un regard accompagné d’un sourire qui me fait comprendre que dois les laisser. Je pars en précisant à Samuel que je serai là à la fin de sa journée.
Le stage durera dix semaines. Samuel aura pu voir tous les aspects du travail de vétérinaire : le côté administratif, le contact avec la clientèle, et, le plus important, le travail de soin auprès des animaux. A la fin du stage, j’ai fait un bilan avec le vétérinaire et Samuel. Il en est ressorti : un grand investissement de l’adolescent, un intérêt pour les explications et des prises d’initiatives, et surtout, la qualité du contact avec les animaux, côté soins. Tout cela, il ne l’avait jamais encore manifesté dans une autre activité. Tout au long de cette expérience, Samuel, qui dit être très angoissé par le changement au point qu’il a peur de ne pas se contrôler, s’est accroché jour après jour. Le contact avec Monsieur B… a été très bon, il a soutenu Samuel, avec patience et grande confiance.
Plus tard, Samuel me dira : « Tu sais, le rat, c’était pour te montrer comment j’étais à l’intérieur ».
Alice, Educatrice spécialisée
Pistes de réponses : Centre d’intérêt (et compétences)