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Rendez-vous au Fast Food !

    Une visite médiatisée avec une mère psychotique…

    Depuis un an, Madame B. se rend tous les mercredis au local de l’ASE rencontrer ses enfants placés. C’est une femme très grande, un peu forte, très coquette, très « classe ». Elle a un abord très froid à notre égard : peu importe ce que nous lui disons, ce qu’elle veut, c’est voir ses enfants, Patrick et Véronique.  Les visites se passent de 9h à 12h, dans la salle de jeu du service. Les locaux viennent d’être refaits, et cette pièce d’habitude si chaleureuse semble froide, ne contenant qu’un minimum de jouets ; les couleurs pastel offrent un spectacle qui pousserait à allumer le chauffage en plein été…

    Les enfants ont été placés en urgence par ordre du juge, suite à de très importantes violences conjugales. Patrick, 8 ans, et Véronique, 10 ans, sont tous les deux blonds, le visage légèrement arrondi avec de grands yeux bleus. Ces enfants sont fort intelligents et suivent une brillante scolarité. Ils semblent parfaitement s’épanouir chez leur assistante maternelle.

    Lors du placement, le juge avait demandé à ce que Mme B. soit vue par un psychiatre. Le médecin décrit une femme psychotique à fortes tendances paranoïaques. Ce qui a été confirmé dans le service par l’éducateur référent ; à la fin de chaque visite, elle lui lançait des phrases du type : « Je dirai au juge que vous me menacez de mort ! », l’accusant d’être alcoolique et remettant en cause tout son travail. De façon générale, nous faisons face à une mère souvent très agitée, au détriment parfois de ses enfants. Alors le rapport psychiatrique à l’appui, nous décidons que chaque visite se fera en présence d’un éducateur. En effet, les enfants se plaignent sans cesse du comportement de leur mère qui, pendant les visites, leur ressasse : « De toute façon, votre « père », ce n’est pas votre père, votre père biologique, il est mort ! Monsieur B. (son mari) veut me tuer pour vous avoir en garde ! »

    Les enfants souffrent beaucoup de cette situation. Ils se plaignent après chaque visite de leur mère, nous disant qu’ils ne veulent plus la voir dans ces conditions. Alors nous reprenons avec eux, expliquant que leur mère souffre énormément de leur placement, que ses enfants lui manquent, que c’est sa façon à elle d’exprimer sa douleur, mais qu’en aucun cas elle ne leur veut du mal. Il faut aussi reprendre avec la mère. Mais là, notre discours n’est plus le même : si elle continue à se comporter ainsi, les visites avec ses enfants seront fortement compromises, car nous en ferons part au juge. Nous lui expliquons qu’il faut que les visites se passent sainement, qu’il en va de leur équilibre à tous les trois, et de l’intérêt des enfants. Nous insistons sur le fait que le placement sera ainsi moins douloureux pour tout le monde…

    Finalement, nos remarques sont entendues : les visites suivantes se passent agréablement, les enfants repartent de la circonscription aussi ravis qu’ils étaient arrivés. Mme B. semble détendue, la pression qui l’envahissait retombe au fur et à mesure de ses visites. Elle semble laisser ses enfants respirer, évoluer à leur rythme pendant ces temps de partage. Nous nous disons alors qu’il faudrait leur laisser un temps d’intimité : que leur renvoie en effet  notre présence ici ? Je propose de diviser le temps de la visite en deux : une heure trente en notre présence, une heure trente où la famille sera seule. Mme B. et ses enfants se réjouissent de ce changement.

    La famille B. n’était plus depuis un moment au cœur de nos discussions dans nos réunions ; elle s’était fait oublier ; nous n’avions que des échos positifs, de collègue en collègue… Mais un jour, Patrick sort de la salle de jeux en pleurant. Il se dirige vers les toilettes. Je passais à ce moment, je lui demande ce qui ne va pas :

    • Mais c’est Maman !
    • Qu’est-ce qu’il se passe avec Maman ?
    • Ben j’ai essayé un nouveau pantalon, et Maman m’a regardé dans les fesses !

    Nous avions remarqué à plusieurs reprises que Mme B. vérifiait sans cesse les cheveux, la bouche, l’intérieur des oreilles de ses enfants, remettant ainsi en cause le travail de l’assistante maternelle. Elle ne se cachait pas devant nous ; et malgré les bisous, les câlins et toute l’affection de leur mère, ces moments-là étaient une vraie torture pour les enfants qui, pendant « l’inspection », se débattaient dans ses bras en criant de les laisser tranquilles.

     Maintenant, nous avons devant nous tous les mercredis matins des enfants qui appréhendent cette rencontre, se plaignant de maux de ventre, et même, souvent, qui refusent de se rendre aux visites. A chaque rencontre, Mme B. est toujours apprêtée, très élégante, semble-t-il pour ne pas décevoir ses enfants, pour leur faire plaisir. Parfumée, rouge à lèvres assorti à sa tenue vestimentaire, elle porte très bien ses rondeurs. Mais elle est une mère maladroite, désorganisée, qui serre trop fort ses enfants… Elle exprime clairement sa hantise du temps trop court passé entre elle et ses enfants : chaque minute semble capitale dans ses démonstrations d’affection. Qui pourrait lui en vouloir ? Mais ses enfants, eux, ne l’entendent pas de cette façon. Chaque démonstration de leur mère semble pour eux un vrai combat aussi bien moral que physique : ils se débattent, parfois ils essaient même de fuir et de la semer. La salle devient alors un vrai champ de bataille ; les « mais lâche-moi maman ! » fusent…

     Un jour où l’atmosphère est ainsi pesante, je lance l’idée d’organiser un jeu. Je propose un jeu de mime – me disant que je pourrai y inclure la mère. J’annonce les règles : chacun à son tour, les enfants devront mimer une action, un métier ou un animal. Ils se prennent vite au jeu, sous le regard fier de leur mère, regard comme réticent et fuyant cependant, comme si elle n’arrivait pas à s’associer vraiment au spectacle. Je me dis que son attitude vient du fait que ce moment est de toute façon trop court à ses yeux, et même que pendant ce temps, je lui vole un peu de ses câlins débordants avec ses enfants ! J’espère de tout cœur qu’elle ne vit pas mon initiative comme une confiscation de son rôle de mère : les enfants sont si joyeux, leur attitude si différente d’avec elle, pourvu que ça ne lui fasse pas violence ! Alors j’ai une idée. Je lui propose de participer :

    • Allez Mme B. ! A vous ! Attention les enfants ! Là c’est maman qui joue ! ça ne rigole plus !
    • Oui ! Oui ! répondent-ils enthousiastes.

    J’observe Mme B. Elle prend un air timide. D’abord, elle refuse doucement, comme si elle-même était une enfant qui a besoin de se faire prier, mais qui ne demande qu’à jouer. Alors les enfants insistent, insistent encore, elle se décide enfin à participer au jeu.

    Jeu qui a fait que la mère a eu plusieurs fous rires : je la revois à quatre pattes se baladant dans la salle et ses enfants qui lui sautent dessus en l’implorant de mimer à nouveau, alors qu’ils avaient trouvé la réponse (t’es un cheval !)… J’ai senti à cet instant précis une vraie interaction entre eux, que je n’avais jamais ressentie auparavant : au travers du jeu, chacun apportait un peu de soi pour que cela fonctionne.

    Alors finalement, je me dis que ce qu’il leur faut, c’est de l’espace, c’est être ensemble mais ailleurs, dans un autre cadre, afin que cette mère puisse se sentir responsable des ses enfants, qu’elle soit « porteuse de joie », pouvoir que la rupture du placement lui a retiré et ne lui donne que deux heures et demi par semaine… Je parle à l’éducateur référent d’une sortie que j’aimerais faire avec eux pour voir un peu comment la mère se comporte à l’extérieur et comment les enfants le vivent. L’équipe, dans l’ensemble, trouve l’idée plutôt bonne, même si certains de mes collègues sont réticents. Nous concluons finalement qu’on peut leur donner cette chance, et que je connais suffisamment cette famille pour gérer une quelconque crise.

    J’en fais part à eux trois. Vu l’heure de la visite, et pour commencer « en douceur », je propose à Patrick, Véronique et leur maman un petit déjeuner au Fast Food du quartier. L’idée est reçue avec joie par chacun…

    Le jour J, je donne rendez-vous à Mme B. au Fast Food, et je vais chercher les enfants chez l’assistante maternelle. Dans la voiture, ils sont joyeux, à la limite de l’excitation, mais il n’y là rien d’inquiétant. Après qu’ils m’aient listé les bonnes choses qu’ils allaient engloutir (et moi aussi !), Patrick me dit : « J’espère qu’elle sera à l’heure, maman, je veux la voir maman, vite ! » Véronique, très maternante, le rassure sur la ponctualité de leur mère. Je jette un œil dans le rétroviseur, je ne les ai jamais vus aussi impatients de la voir !

    On arrive. Et, chose qui ne m’étonne guère, la mère est déjà là, et sans doute depuis un moment… Elle a peut-être pensé que nous arriverions plus tôt que l’horaire habituel des visites ? Mais non, l’exception de ce moment n’est que le cadre, pas la durée… J’éprouve un petit pincement au cœur… Les enfants courent dans ses bras ; elle les couvre de baisers autant qu’elle peut, tellement ses bras sont chargés de paquets, de sacs qui leur sont destinés. Nous nous installons à une table, puis la maman prend leurs commandes pour ensuite les passer. Les enfants vont et viennent d’elle à moi jusqu’au moment où les « p’tits-déj » arrivent.

    Pendant tout le repas, la mère est calme, elle écoute ses enfants parler, elle-même leur raconte des choses et d’autres. C’est une maman nouvelle que je vois là, adroite, attentive, à l’écoute : elle en oublierait même de manger, tellement elle semble savourer ce moment. Les enfants sont réceptifs, ils l’écoutent, et pour une fois, ils ne fuient pas le regard de leur mère.

    Soudain, j’ai un doute : et si… Je décide, pour une fois de les laisser seuls. Je les préviens que je sors fumer une cigarette. Je me mets derrière une vitre de façon à les voir sans être vue. Peut-être ma présence incitait cette mère à jouer un certain jeu ? Ce que je vois ne m’étonne qu’à moitié et vient me confirmer que notre idée de sortir des murs de l’ASE serait bénéfique pour eux trois : c’est à peine s’ils ont noté mon absence ; ils se comportent tout à fait normalement et je m’en aperçois notamment au visage de Mme B., aujourd’hui détendu, d’ordinaire si crispé que sa bouche en est déformée.

    L’heure du départ approche. Je les préviens qu’il reste une trentaine de minutes, qu’il va falloir penser à se dire au revoir. Ils font tous les trois la moue (méchante éducatrice que je suis de les séparer !), mais la raison l’emporte, ils se préparent à se quitter. Là non plus, rien d’inquiétant, la mère est douce, loin d’elle son attitude oppressante habituelle, elle leur parle, doucement.

    Nous montons dans la voiture après une centaine de baisers échangés. Mme B., qui rentre à pied, reste sur le trottoir et fait signe à ses enfants qui ne cessent de se retourner jusqu’à ce qu’elle soit invisible. Dans la voiture, les enfants parlent de jouets, de leurs activités de l’après-midi à venir, mais pas un instant de la visite. A moi, ils ne me parlent même pas : je me dis que je suis devenue simple chauffeur et non plus éducatrice de l’ASE. Je me dis que c’est bon signe. C’est bon signe.

    Ce fut ainsi un instant magique, que je rapportai à l’équipe. Malheureusement, on ne peut pas faire ça à chaque visite : ces moments à l’extérieur sont plutôt réservés à des enfants dont le retour en famille est imminent. Mais dans le cas de cette famille, la problématique psychologique de cette mère ne permet pas de retour. J’apprendrai d’ailleurs plus tard que les enfants ont été confiés au père.

    Stéphanie, Educatrice spécialisée

    Pistes de réponses : Circonstances ; Le jeu