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L’HOMME AUX OISEAUX

    Un monsieur marginalisé, qui ne voit pas l’intérêt de ranger, nettoyer sa chambre…

    Monsieur L. est un patient de l’hôpital du jour. Il a un peu plus de 45 ans, il est alcoolique et toxicomane depuis de nombreuses années. Autrefois, Monsieur L. était ingénieur, il était marié et a eu une petite fille. Il ne la voit plus.

    Monsieur L. est un homme grand, assez maigre, les joues creusées, pantalon trop grand… D’immenses yeux noisette laissent percevoir toute la douceur de cet homme. Monsieur L. n’est pas très soigné, il ne le désire pas d’ailleurs : barbe de trois jours, blessures non cicatrisées… et sa doudoune ! Toujours sa grosse doudoune verte sur le dos qu’il n’enlève jamais, ni même ne déboutonne… Monsieur L. a toujours les bras ballants ; les épaules tombantes, il traîne, il erre dans les couloirs de l’hôpital… Il parle peu, fume beaucoup, ce qui lui a d’ailleurs créé une jolie tache ocre sur l’index.

    Monsieur L., un jour, nous avait accompagnés chez lui pour une visite à domicile. Les poubelles jonchaient le sol, les draps étaient troués… enfin bref, aucun ménage n’avait été fait depuis bien longtemps ! Il était difficile pour Monsieur L. de ranger et de prendre soin de sa petite chambre ; je l’entends encore dire : « A quoi ça sert de nettoyer, personne ne rentre ici à part moi, et moi, je m’en fous ! » Toute l’équipe a cherche des solutions et des « petits trucs » qui pourraient alléger l’univers de Monsieur L., en vain !

    Monsieur L. est inscrit à l’atelier photo, cette activité lui plaît énormément et nous le sentons s’égayer au fil des séances… Il s’est déjà très bien emparé de cet art ; il s’investit, il propose, il aime sortir afin de prendre des clichés… Il avait appris à maîtriser ainsi qu’à régler des appareils photos avec son grand-père lorsqu’il était plus jeune. Il en parle toujours, d’ailleurs, avec affection.

    C’est ainsi que nous avons découvert la passion de Monsieur L. pour les oiseaux. Nous marchions tranquillement, arpentant les marches menant au Sacré-Cœur, quand la discussion a dérivé sur les perroquets, pour je ne sais plus quelle raison. Etonnée au premier abord par le discours très technique de Monsieur L. à propos de ce type d’oiseau, je le questionnai : il s’est mis à me décrire avec sérieux et précision toutes les spécificités des « psittaciformes » (oui, oui, maintenant je sais ce que cela signifie : c’est le terme scientifique regroupant toutes les familles de perroquets).

    Comme je l’interrogeai sur cette grande connaissance qu’il semblait avoir concernant les volatiles, il se mit à m’expliquer son engouement, son désir d’apprendre, de mieux connaître, d’élargir sans cesse sa culture dans ce domaine. Il aime les oiseaux de toutes sortes, les exotiques, les multicolores, les petits, les rapaces… enfin, vous m’avez compris : tout ce qui porte des plumes. Mais il y a une espèce plus particulièrement chérie par Monsieur L. : les canaris.

    Nous nous sommes donc mis à arpenter Paris à chaque sortie photos pour trouver des oiseaux : mouettes au parc des Tuileries, moineaux et corbeaux au parc Monceau, cygnes du bois de Vincennes, canards du Luxembourg, j’en passe et des meilleurs… C’est au cours d’une de ces séances que nous sommes passés à l’Île de la Cité, voire la pléthore d’oiseaux sur les quais : des canaris, il y en avait à foison, des jaunes, des oranges, de bicolores… Monsieur L. les regardait tous, il les passait en revue les uns après les autres…. Il finit par nous dire à quel point il aimerait en posséder un. L’acheter, ça irait ; mais les belles cages, les grandes cages, celles qu’il faut absolument pour « bien s’occuper de son oiseau », coûtaient beaucoup trop cher.

    C’est ainsi que Monsieur L. entama en parallèle un travail avec l’ergothérapeute : une fois par semaine, ils troquaient escarpins et belles chaussures contre bottes en caoutchouc. Ils allaient fouiller et retourner les encombrants jusqu’au moment où Monsieur L. trouva « cage à son oiseau ». Certes, elle était un peu rouillée, vieillotte, un peu cassée par endroits, mais après plusieurs séances de bricolage, ponçage, peinture vernis, la cage fut au goût de Monsieur L. Patience et longueur de temps font plus force ni que rage !

    Le jour suivant, il est allé acheter son oiseau. Celui qu’il avait déjà repéré, l’orange et gris dans la cage bleue… Nous avons écouté attentivement toutes les caractéristiques de cet oiseau parfait ; mais il se moqua assez rapidement de nos questions : zéro pointé pour nous en ornithologie !

    Fier, attentionné envers son animal, Monsieur L. voulait le choyer, s’en occuper pleinement afin que l’oiseau puisse vivre au mieux avec lui, dans sa chambre. Pour faire en sorte que son canari soit à la lumière, il a donc réaménagé sa pièce, bougé les meubles, effectué un léger vide-grenier ; il fallait aérer pour que l’oiseau soit bien, que ça ne sente pas mauvais, qu’il n’y ait pas trop de microbes, et que lui, il puisse écouter chanter son canari pendant des heures sans être gêné par autre chose…

    Monsieur L. est toujours un grand bonhomme tout maigre, les joues creusées et une jolie tache ocre sur l’index. Mais Monsieur L. est aujourd’hui souriant, et nous parle tous les matins de son bel oiseau.

    La chambre de Monsieur L. est propre, rangée, et s’égaye d’un doux chant de « SERENUS CANARIA ».

    Yaël, Educatrice spécialisée

    Pistes de réponses : Circonstances ; Centre d’intérêt (et compétences) ; Jeu de places

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